L’agression antisémite récente à Marseille a déclenché une petite polémique dans son traitement médiatique. Pas de surprise de ce côté là. Evidemment, comme à d’autres occurrences, c’est la dénomination « déséquilibré » pour qualifier l’auteur de cette acte qui interpelle. Est-ce un acte fou?

D’un côté, comment trouver normal et équilibré un type qui se jette sur un autre, en raison de l’apparente appartenance de cet autre au judaïsme, avec une machette ?

D’un autre, la crainte, en attribuant l’acte au déséquilibre de la personne, de passer à côté de son motif antisémite, la crainte de ne pas reconnaître l’acte pour ce qu’il est, de minimiser la graviter de l’idée qui le sous-tend. Les dessins de Joann Sfar publiés le 11/01 sont explicites à ce sujet, et avec un peu d’humour en plus (chapeau l’artiste !).

Les attentats de novembre ont pu soulever le même genre de commentaires, si ce n’est dans les médias, du moins dans les chaumières. « C’est des malades d’aller faire ça ». « Qui, équilibré dans sa tête, irait massacrer de sang froid des gens et se faire sauter ? ».

Equilibre et folie

S’il est déséquilibré, « malade » c’est qu’il est causé par une pathologie, en l’occurrence mentale, donc relevant de cette branche de la médecine où j’exerce, et qu’on appelle la « psychiatrie ». En vérité c’est même devenu la définition implicite : un déséquilibré est un malade psychiatrique.

Mais s’il y a déséquilibre, c’est qu’il y aurait un équilibre, une norme, une moyenne.  N’insistez pas, je ne ferai pas d’exposé sur la définition exacte de normal/pathologique, question sans réponse définitive et qui prend de nombreux livres.

Je veux juste noter que la psychiatrie définit les maladies mentales pas uniquement en fonction de critères absolus, mais aussi de critères d’adaptation au monde ou vit la personnes. De fait ses définitions peuvent en être changeantes, car on ne peut se soustraire du monde dans lequel on vit. Si celui-ci change, alors la norme et la pathologie, la folie et l’équilibre changent. Bien entendu ce n’est pas uniquement la norme sociale qui définit la maladie, mais ça compte.

Par exemple, dans le domaine sulfureux de la sexualité, l’on sait que l’homosexualité fut dans le registre des troubles psychiatriques, avant d’en disparaître. Elle a été « dépsychiatrisée », en même temps qu’elle était plus facilement acceptée et normalisée.

On sait aussi que la violence sexuelle sur mineurs, a été à la fois de plus en plus criminalisée et de plus en plus « psychiatrisée » (la loi de 98 prévoyant par exemple des peines « d’injonction de soins » qui « condamnent » à des soins auprès d’un psychiatre.) …ce qui a amené les psychiatres à se pencher sur la façon de le traiter et à créer de nombreux dispositifs et techniques de soins depuis !

La « folie » est partiellement (au moins) définie par la société qui la désigne. Parfois c’est donc la société qui nous « met les fous entre les mains ».

Folie et délire

La folie, dans sa représentation populaire c’est un « fou » qui souffre de délire : une croyance inébranlable (donc peu accessible au raisonnement) et erronée…

Mais pas seulement erronée ! Que ce soit ou non votre croyance, vous vivez dans un monde qui ne traite pas en « fou » une personne qui pense qu’un homme a marché sur l’eau il y a 2000 ans, ou qu’un autre a ouvert la mer il y a 3500 ans pour qu’on la traverse. Pourquoi alors, celui qui affirme que le fantôme de Bowie lui parle dans l’oreille droite pour lui dire d’aller chatouiller les végétariens à coup de tomates cosmiques, serait-il, lui, considéré malade ?

C’est, entre autres, parce que la conviction, en plus de paraître erronée à un observateur, n’est pas partagée par un groupe social. Simplement.

Folie et responsabilité

Toutes les lois (y compris la loi juive) prévoient une déresponsabilisation en cas de force majeure, y compris si celle-ci est dû à une perte de la raison. En France, il y a l’article 122-1 du code pénal sur l’abolition du discernement au moment des faits. Etablir qu’il y avait abolition du discernement n’est pas chose facile ! Parfois la pathologie est flagrante. Et quand bien même, complexifions : on peut être « fou » et commettre un acte crapuleux sur ce moment et être reconnu responsable de son acte.

A l’époque ou Israël connaissait une vague importante d’attentats à la «bombe humaine» au début des années 2000, des psychologues s’étaient penchés sur la question du profil psychologique des auteurs.

Sont-ils fous ? Malades ? Déviants de la norme ? La question est sujette à polémique mais il semblait pour la une bonne partie des experts (voir notamment les travaux du Pr Sageman sur les profils des terroristes d’Al Qaeda, ou le Pr Merari, sur les suicide-bombers palestiniens) qu’ils n’ont pas de pathologie psychiatrique avérée, pas de troubles psychologiques très clairement identifiables, même pas de personnalité particulière. Bref, ils sont « normaux », « équilibrés », désespérément. (C’est d’ailleurs tout à fait stratégique : une personne instable psychologiquement risque plus facilement de faire rater la mission…)

Si les enquêtes journalistiques sur la « normalité » des terroristes français inquiète parfois par la possibilité d’explication-excuse, elles nous effraient aussi par la banalité de leurs profils, leur côté « semblable à d’autres ». Pourquoi quelqu’un de banal en arrive là ? Ce sera l’objet d’un autre écrit ou vidéo, probablement. Soulignons juste pour aujourd’hui que la personne « non déséquilibrée » est donc quelqu’un qui peut porter quelque chose d’une norme sociale partagée par plusieurs, par un groupe. La « folie », le déséquilibre, au sens de la pathologie psychiatrique, se partage moins, et c’est là aussi une part de l’indicible souffrance de nos patients.

Les témoignages que j’ai pu entendre de victimes, par exemple de l’Hyper casher ou du 13 novembre, frappent, non pas par une folie, une incohérence, qui se dégagerait des agresseurs mais au contraire par leur comportement pensé et calculé, la clarté de leur expression et de leurs motifs (aussi contestables soient-ils), leur froide détermination et leur cohérente volonté.

Les mots agissent?

Puisque la norme sociale, le discours sociétal, ne sont pas innocents dans leur influence sur la définition de l’équilibre mental, définir un «déséquilibre» ou non des terroristes est aussi un acte politique, car pour ce qui est de l’actuel psychiatrique, il semble bien que ces actes violents revendiqués n’entrent pas dans la catégorie des pathologies mentales.

Les terroristes dans un « mouvement » ont une norme sociale, partagée par un groupe. L’acte n’est pas isolé, délirant, il est calculé, réfléchi, partagé par ceux qui le pensent. Et c’est donc bien un affrontement autour des normes sociales auquel nous assistons (dont la question de la liberté d’opinion ou du droit des femmes ne sont que certains aspects saillants).

Si certains le sont peut-être en son sein, comme partout, pour autant l’acte « daeshien » n’est pas fou. Et c’est bien ce qui est inquiétant. Au fond, indépendamment presque de la personne, si l’agresseur revendique raisonnablement son acte au nom d’un mouvement et si, encore plus, ce mouvement le cautionne, alors cet acte sort, de fait, de la catégorie de l’acte fou et déséquilibré.

Nous y répondrons donc mieux avec la lucidité et les valeurs qui s’imposent et sont les nôtres qu’avec une tentative (ratée) de dénoncer une prétendue aliénation.