On pourra dire que cela nous aura occupés tout l’été 2016… Ce fameux débat sur le burkini ! Il faut avouer que nos chers amis Français semblent avoir un don pour cela : prendre un sujet de société, couper le pays en deux, « sodomiser les diptères », se renvoyer des arguments, des sarcasmes ou des invectives à la figure pendant quelques semaines, voire quelques mois… et puis, finalement, trancher, avant d’éventuellement revenir sur le sujet plus tard (en politique comme dans un couple, les vieux dossiers, ça marche toujours !).

Finalement, tout cela a quelque chose d’amusant à observer : le coupage de cheveux en quatre n’est peut-être pas une prérogative juive, en fin de compte ! En France, il prend parfois même des airs de sport national.

L’ennui, c’est que l’on peut avoir le sentiment, en tant que spectateur de la tourmente, que, bien souvent, le débat public s’achève sans que l’on ait pris la peine de toucher du doigt ce qui importe réellement : la progression des idées et l’introspection.

S’il est vrai que la finalité reste de trouver une réponse à une question d’ordre légal, politique (le port du signe religieux dans l’espace public, la nourriture casher ou hallal dans l’enseignement, la mise en application d’une réforme de l’orthographe, le-Brexit-on-en-pense-quoi, etc.), enrichir notre réflexion ne peut qu’être bénéfique pour avancer plus serein. Mais dans le tumulte des unes tapageuses et des polémiques télévisuelles toutes faites, opinions à emporter à la clé, le temps long et la sérénité n’ont pas toujours leur place. Les sujets sensibles sont rentables, l’introspection et la philosophie, non.

Alors, puisque malgré l’arrivée du printemps, l’hiver ne semble pas vouloir déguerpir, puisque, malgré les éclaircies, il fait toujours aussi froid, puisque le sujet est, pour l’heure, totalement has been et, surtout, avant que les beaux jours ne reviennent pour de bon et que l’on ne ressorte le joujou du congélateur, parlons du burkini !

Evidemment, il n’est pas ici question de régler une question aussi complexe sur un papier qui ne viendrait qu’alourdir les kilos de paperasses (virtuelles ou non) déversés sur le sujet. La prétention serait bien grande et l’efficacité, nulle. Tentons simplement de nous arrêter, un instant, sur les implications idéologiques et philosophiques d’un tel débat. Cette réflexion, d’autres l’ont déjà entamée, mais cette paperasse-là, il n’est jamais regrettable de l’engraisser un peu, fut-ce pour se répéter…

Cet emportement médiatique autour d’un vêtement doit surtout nous questionner sur la place que nous souhaitons tous accorder aux religions dans nos sociétés contemporaines. Il faut avant tout se demander de quelle façon nous communiquons avec la sphère religieuse et si l’angle d’approche et le discours sont constructifs.

Quelles que soient nos religions ou notre athéisme, il nous faut tous garder à l’esprit que pour être une boussole morale et un enrichissement de l’âme humaine, une religion, quelle qu’elle soit, a besoin de deux piliers fondamentaux : l’éducation et l’exégèse.

L’éducation a pris du plomb dans l’aile depuis quelques années déjà et les rapports ne manquent, d’ailleurs, pas d’accabler nos chers Français (la Belgique n’étant, d’après la fameuse enquête Pisa, pas beaucoup plus haut dans les classements). Les connaissances en histoire-géo ont perdu du terrain, certains savoirs deviennent compliqués à enseigner (la Shoah est devenue sujet « touchy » dans certaines écoles) et les langues mortes sont, semble-t-il, achevées à coups de pelle.

L’éducation est précisément ce qui va servir de levier au déploiement de l’exégèse. C’est en connaissance du contexte historique où les écrits bibliques ou coraniques ont été écrits, en connaissance de ce qui a précédé dans l’histoire de l’Homme et ce qui a suivi, que l’on peut prendre conscience de la portée réelle de l’une ou l’autre injonction ou affirmation. Déclarer qu’il faut deux femmes pour contrebalancer la parole d’un homme dans un tribunal donnera la nausée à un moderne, mais au regard d’une absence pure et simple de statut légal de la femme, il s’agit là d’une avancée majeure ! Il n’est donc pas insensé de supposer qu’un croyant éclairé du XXIè siècle souhaitant poursuivre la voie tracée par son texte sacré des siècles auparavant, pourrait décider de se battre pour que les droits du sexe faible s’élargissent dans le même sens.

Bien sûr, on se heurte ici au problème majeur qui freine cette évolution des cultes : si un texte est sacré, il ne faut pas le déformer et lui faire dire ce qu’il n’a pas dit. Sur ce point, le judaïsme est un petit peu mieux embarqué que les autres religions, puisque l’habillage du texte par des questionnements et des commentaires est une tradition. Ceci étant, l’orthodoxie ayant comme préoccupation première l’auto-préservation, commenter ne signifiera pas toujours « évoluer ». On peut toutefois encore imaginer des réponses à ces inquiétudes religieuses de la « trahison » du texte, comme en considérant que si D. est infini et que le temps n’a pas prise sur lui, il n’en va pas de même pour l’Homme. Ces lois peuvent ainsi être appréhendées comme celles qu’un parent donne à ses enfants lorsqu’ils sont petits : certaines valeurs fondamentales doivent perdurer toute la vie, d’autres sont des garde-fous avant l’arrivée de l’âge adulte.

Tout cela n’est que spéculation, suppositions. Pour autant, ce type de réflexion ne peut avoir lieu que si on lui fait de la place. Or, c’est peut-être justement là que le bât blesse aujourd’hui…

Dans le judaïsme, le mouvement orthodoxe, contrairement à ce que l’on pourrait penser, est postérieur au mouvement libéral-progressiste. Ce n’est pas en réaction à une religiosité de plus en plus forte que le judaïsme aurait décidé, un beau jour, de « briser les chaînes de l’obscurantisme ». C’est par soucis d’intégration et d’harmonisation avec les populations auxquelles les Juifs étaient confrontés dans l’ère de la diaspora, que Moïse Mendelssohn et d’autres ont voulu bousculer les écrits. L’orthodoxie n’a été que le produit de la crainte d’un délitement religieux, moral et philosophique. Une sorte de back-up, pour que rien ne se perde.

La mondialisation d’aujourd’hui, parée de son « vivre-ensemble » tendant tristement vers le « vivre-à-côté », peut-elle encore déclencher pareille révolution philosophique ? Il est permis d’en douter.

Il y a fort à parier que dans une société multiculturaliste, qui encourage les communautés à vivre, chacun selon son bon vouloir et son mode de vie propre, avec pour seul terreau commun la Sainte-Mère Consommation… violenter les textes ne semble plus être une nécessité. Sous ses airs de modernité, cette modernité-là n’invite en réalité l’humain qu’à camper dans ses certitudes et à stagner indéfiniment, puisque le progrès, c’est de ne jamais chercher à changer ou, plutôt, faire changer. C’est notamment la contradiction, la confrontation, le débat, les incompatibilités parfois, qui peuvent amener une communauté religieuse à se dire : « Peut-être est-il temps pour une nouvelle lecture ? Peut-être avons-nous aujourd’hui assez de sagesse et de vécu pour cela ? »

Le judaïsme a subi plusieurs mutations, l’opinion vis-à-vis du prosélytisme, par exemple, a été le fruit de contacts avec le monde extérieur et la nécessité de s’adapter aux nouvelles lois en vigueur dans l’Empire Romain. La Nostra Aetate ne s’est pas rédigée en une nuit non plus. Et il est certain que c’est au regard des horreurs traversées par le monde durant la guerre de 40, ainsi qu’au phénomène naissant de la globalisation, que l’Eglise a opéré ce remarquable changement de cap.

Pour autant, la mondialisation d’aujourd’hui, parée de son « vivre-ensemble » tendant tristement vers le « vivre-à-côté », peut-elle encore déclencher pareille révolution philosophique ? Il est permis d’en douter. Il suffit d’observer nos cousins américains pour constater que le multiculturalisme et son copain néolibéral, loin d’automatiquement rapprocher les hommes, peuvent finir par les isoler dans leurs forteresses de certitudes et de vérités.

Les religions, au même titre que n’importe quelle idéologie, ont leurs lots de lumières, comme de travers inacceptables. Mais la vacuité de cette société du bien-être, dans laquelle nous évoluons, est-elle le catalyseur intellectuel et spirituel dont une religion a besoin pour faire son autocritique ? Il semblerait que non.

Des débats comme celui-là ne réjouissent personne. Ils élargissent les fractures et attisent les rancœurs. Mais le fait que l’on en arrive à inventer de nouveaux vêtements religieux, portant partiellement le nom d’un vêtement d’oppression d’origine tribale, devrait nous amener à réfléchir sur le vide philosophique, artistique, idéologique et spirituel laissé par notre monde moderne. Un tel vide est insupportable à n’importe quel être humain et ne peut éternellement être colmaté par des iPhones 6, des émissions de télé-réalité et des nouvelles variétés de soda. Ce n’est pas ce qui nourrit un homme et il n’est pas étonnant que la quête de sens et d’être se tourne vers autre chose.

Alors, oui, poursuivons le débat. Dans nos bars, nos cafés, nos tavernes, nos bistrots, nos restos, chez nos amis, dans nos foyers. Poursuivons le débat, mais le vrai, celui qui nourrit l’esprit et le cœur, et tentons, si possible, de redonner un peu de plein à chaque homme et chaque femme qui croisera notre route, ou notre fer.