A l’heure du nouvel antisémitisme, qui serait plutôt un bis repetita de l’antijudaïsme viscéral qui n’a jamais cessé d’exister (et bien avant l’existence de l’Etat d’Israël pour ceux qui aiment faire l’amalgame juifs-sionistes), on a parfois l’impression que le sort du peuple juif ne connaît rien d’autre qu’une haine parfois déclarée, souvent enfouie, prête à s’exprimer si on lui en donne l’occasion et même si on ne la lui donne pas.

Avec la mise au jour de certains journaux intimes comme celui d’Alain (le philosophe) en mars dernier, le château culturel de mon enfance continue jour après jour de s’effondrer. Si je n’ai jamais pu lire Céline (et ce n’est pas faute d’avoir essayé, mais le livre m’est tombé des mains dès la première page, tant l’aversion envers cet homme était grande), j’ai étudié au lycée Alain et aimais bien ses « Propos ».

Apprenant par Michel Onfray et l’excellente Adèle Van Reeth interviewant Emmanuel Blondel dans ses « Chemins » sur France Culture que l’écrivain, dans son « Journal inédit : 1937-1950 », se lâchait comme jamais, ma naïveté, une fois encore, a refait surface.

Choquée par les nombreux paradoxes de l’essayiste (Émile-Auguste Chartier de son vrai nom) soi-disant « pacifiste » mais en extase devant la beauté de la guerre — entendez sa stratégie, le « divertissement » qu’elle permet, coupant libre court à la pensée et à la responsabilité donc —, le lecteur de Mein Kampf qui trouvait que Bergson écrivait mal parce que juif (« Il me semble qu’il faut être juif pour écrire aussi mal, et pour se présenter en même temps comme un bon écrivain ») considérait, envisageant la victoire d’Hitler, la propagande de masse comme une réussite.

Une approche qu’il est difficile de ne pas commenter, alors que des millions de Juifs périssaient et que, même s’il en a semblé compatissant quelque part, il ne s’en est pas indigné dans ses écrits. Pourtant, l’écrivain comme l’artiste sont là pour pacifier les hommes. En hommes libres. Alain s’en dispense. « Je voudrais bien être débarrassé de l’antisémitisme, mais je n’y arrive point, écrit-il, ainsi je me trouve avec des amis que je n’aime guère, par exemple Léon Blum. »

Après le scandale de la réédition des pamphlets de Céline, à laquelle Gallimard n’a pas renoncé, continue l’indécence ordinaire. Charles Maurras, retiré des commémorations nationales, est réédité dans un volume de 1200 pages par les éditions Robert Laffont (collection Bouquins). On pourra y retrouver le « petit ramas de Juifs » évoqué par le journaliste, homme politique et poète, quand il parle de Léon Blum (un « détritus humain à traiter comme tel », « un homme à fusiller, mais dans le dos »), Jean Zay ou encore Pierre Mendès-France, figures du Front populaire. « OK, il a appelé à la mort des juifs et a été suivi, mais regardez aussi comme il imitait bien les alexandrins de Racine », réplique-t-on aux opposants de la publication de l’anthologie du fondateur de l’Action française.

Comme lui, on pourrait citer de nombreux autres écrivains antisémites du siècle dernier : Jacques Chardonne, Paul Morand, Marcel Jouhandeau, Robert Brasillach (adulé par Jean-Marie Le Pen), des auteurs aux multiples facettes dont le seul point commun est la haine des Juifs. Alors, cloisonner l’œuvre littéraire de celui qui la commet ? Une dérive absolue. Une absence totale de valeurs, de justice et de respect envers les victimes impactées par ces antisémites « ordinaires ». Car écrire est une responsabilité. C’est aussi un pouvoir, surtout quand ces hommes ont un certain succès, sont entendus et ont donc de l’influence.

Le choix du verbe, la teneur d’un discours n’ont rien d’anodin. Ni d’une erreur de parcours. Et il faudrait accuser d’un dédoublement de la personnalité les personnes ambivalentes ou dont les assertions ne suscitent aucun doute quant à leur racisme. On appelle souvent déséquilibré tout être dont on n’explique le comportement que par antécédent ou altération de l’ordre de la psychiatrie.

Ceux-là sont ainsi enfermés, soignés, dédouanés en quelque sorte de rendre des comptes à la société. Ces écrivains antisémites sont-ils des schizophrènes si l’on pousse un peu loin dans la caricature pour qu’on fasse abstraction chez eux de cette anomalie première qu’est la haine de l’autre ?

Ces penseurs sont des menaces en ce sens qu’ils entraînent par leur démarche intellectuelle souvent bien bâtie toute une partie de la population incapable souvent de discerner le vrai du faux. Le vrai du fou. Le vrai du flou… Au lieu d’être des modèles de pensées, de réflexions, ces pseudo génies, qui se disent comme Alain adeptes de la pensée et non de l’action, pensent s’en tirer à bon compte en éludant les conséquences de leur monstruosité. Une déviation qui a des effets, immédiats ou à retardement. Rien d’abstrait ni de conceptuel dans les meurtres de Juifs par des Nazis ou des islamistes.

Rien d’abstrait dans les foules qui acclament l’extrême droite ou suivent l’extrême gauche, faisant des Palestiniens leur peuple opprimé de prédilection (il faut bien en tout temps trouver une cause. Celle-ci m’étonne toujours dans son choix, ces politiciens n’y connaissent souvent rien au problème du Moyen-Orient et ne se soucient absolument pas du sort de milliers de tués de par le monde).

Au fait, qui est opprimé lorsqu’on parle d’antisémitisme ? (Antisémitisme, islamophobie, même combat ? Mais qui est assassiné depuis 2003, à commencer par Sebastien Sellam puis Ilan Halimi, Jonathan, Arié et Gabriel Sandler, Myriam Monsonego, Yohan Cohen, Philippe Braham, François-Michel Saada, Yoav Hattab, Sarah Halimi, Mireille Knoll), de 3 ans à 85 ans comme dirait nulle chanson…

Danger des mots, danger de l’indifférence, danger de la banalisation. Quand le bourreau devient victime, quand les plumes d’écrivains indécents sont remis au goût du jour et adulées, malgré des écrits sans équivoque, l’on se dit que le monde tourne de moins en moins rond. Comme si manquait à la France un répertoire d’auteurs à republier ! L’antisémitisme sous toutes ses formes est une ignominie. Une obsession. Qui affecte le quotidien des Juifs, et va jusqu’à les tuer.

Ne pas s’étonner alors que certains partent. Emmenant avec eux leur beau patrimoine français dont ils ont toujours été si fiers. Ne parvenant pas à comprendre encore une fois pourquoi on les trahit.

Non, il n’y a pas en chacun de nous quelque chose de monstrueux. Non, le Mal n’est pas inéluctable. Nous avons des qualités, des défauts, mais l’antisémitisme est bien au-delà de traits de caractères. Il vient de loin et reste ancré, avec seules constantes, sa virulence et sa pérennité. Et est surtout alimenté en permanence par différents partis. Issus de la violence comme celle de l’Etat islamique, mais aussi d’intellectuels qui manient la langue à merveille et en quelque sorte conceptualisent l’antisémitisme.

Dédouaner ces auteurs de leurs malfaisances et mauvaises influences ? Certainement pas. Dr Jekyll et Mr Hyde est une insupportable altérité. Un dysfonctionnement total. S’y attarder ? C’est du domaine des psys. En attendant, le fantasme de l’argent, du pouvoir, du lobby juif, la jalousie, persistent. Et nourrissent l’antisémite de base, comme ces créateurs de renoms à l’intelligence présumée qui le justifie en quelque sorte, par la puissance de leur verbe et une certaine brillance. Erigée en étoile ? Non, noyée dans l’abject.

Note : Je n’ai pas lu le Journal intime d’Alain et ne lirai plus sa littérature. Comme je ne veux pas lire Céline.

L’antisémitisme, bientôt « cause nationale » ? Cherchez l’erreur. A qui profite le crime de ces rééditions ?