A la gare l’atmosphère était inhabituelle. Ayant l’expérience des transferts, puisque j’avais déjà voyagé plusieurs fois, je ne retrouvais pas la méticulosité allemande pour tout ce qui touche à l’organisation de convoi de prisonniers. Il y avait du laisser aller.

« Notre » train, qui habituellement, nous attendait à quai, n’était pas là! Je dis notre train, ironiquement, parce que nous ne voyagions que dans des wagons à bestiaux, avec grillage aux fenêtres.

Après une attente assez longue l’ordre arriva du chef du convoi : retour au camp! Pour y passer la nuit!

Comment décrire la joie et l’espoir que cette annonce fit parmi nous. On ne pouvait, surtout pas, les extérioriser et narguer nos gardes. Nous étions encore et toujours entre leurs mains…

Revenus au camp, les bruits les plus fous circulaient. « Les Russes sont à 30 km de nous dans les bois ». « Au réveil, ils seront chez nous, et on sera LIBRE. » On se demandait déjà ce que l’on fera des SS capturés…

Illusions, pauvres illusions ! A trois heures du matin on nous réveilla et… départ immédiat vers la gare. Quelle déception! Les armées russes étaient si proches. Des grenades étaient déjà tombées dans le camp. Erreur de jugement ou mauvais renseignement de l’armée. Ils ont pris notre camp pour une place fortifiée…

Nous avions la liberté à portée de mains et on allait la rater! Nous fûmes obligés de retourner à la gare, cette fois-ci sans musique en tête avec la rage au cœur. Le train était au rendez-vous et il fallut embarquer.

On s’est retrouvés à 125 hommes par wagon (prévu normalement pour 40), les uns sur les autres, entassés comme des sardines. La longueur du train était indéterminable. Peut-être près de 70 wagons, tous ouverts, mais innovation et nouveauté : dans chaque voiture, dans le fond du wagon, plusieurs SS armés jusqu’aux dents.

Le train démarra emportant à jamais tous nos espoirs d’une libération, et surtout, il nous ramena vers l’intérieur de l’Allemagne…

Ce voyage était ma première « évacuation » à l’approche de « l’ennemi ». Ici commença un véritable calvaire pour nous tous.

Nous étions serrés, sans pouvoir bouger. Nos couvertures sur la tête, ne tenant pratiquement plus sur nos jambes, nous voyagions ainsi des journées et des nuits, comme des animaux. Pas une goutte d’eau, sans rien de chaud dans l’estomac. Rares étaient les camarades ayant encore un morceau de pain à se mettre sous la dent.

C’était toujours l’hiver, au mois de février et les nuits étaient glaciales. Il gelait à pierre fendre et bientôt la neige se mit de la partie. Les couvertures que nous avions sur la tête furent trempées de part et d’autre…Nous les gardions ainsi mouillées sur la nuque et les épaules, ne pouvant faire autrement. Pas beaucoup de place pour faire des « manœuvres », ni de gestes, surtout à cause du poids de l’eau qui alourdissait « nos protections. »

Certains parmi nous s’étaient débrouillés, et étaient arrivés à ouvrir leur boîte de conserves reçue à notre départ du camp. La graisse recouvrant la viande était figée. En mangeant ces conserves on attrapait la dysenterie et plus d’un de mes compagnons se soulagea dans son pantalon… Aucune hygiène n’étant prévue dans le wagon. Une odeur pestilentielle flottait dans le wagon et les SS juraient en nous traitant de tous les noms. Ils nous avaient fait reculer loin d’eux et ça nous resserrait encore plus. Impossible de nous asseoir par terre, faute de place.

Aux arrêts du train les SS avaient ramené du bois pour faire du feu. Ils crevaient de froid comme nous et voulaient se réchauffer un peu les mains.

Le quatrième jour du voyage, cela devenait vraiment démentiel. Plus de provisions depuis des jours. Rien à boire, le froid nous raidissait dans notre immobilité et les morts qui jonchaient le sol étaient piétinés sans considération. Une vision dantesque.

Pour s’humecter les lèvres on recueillait sur les couvertures de ses voisins la neige qui s’y accumulait… A chaque arrêt du train, nos gardes descendaient et allaient aux nouvelles. A leur retour, compte tenu de leur morgue et du langage ordurier qu’ils nous tenaient, on comprenait qu’ils n’étaient pas très heureux de ce qu’ils venaient d’apprendre. Ils commençaient à se rendre compte que la grande Allemagne allait vers la défaite.

La période du grand Reich, de la race des seigneurs, était révolue. Les « ubermenschen » pour lesquels ils se prenaient, voyaient se profiler à l’horizon des lendemains moins glorieux. Et surtout, que les « untermenschen » que nous étions pour eux, avaient une chance de survivre. C’est probablement pour cette raison et à cause de cette rage qui les envahissait que s’est produit, ce soir-là, l’épisode le plus exceptionnel de ma vie.

La nuit tombait, le train roulait lentement et par fatigue et faiblesse les hommes étaient affaissés les uns sur les autres. Malgré le froid intense, on essayait de se réchauffer entre nous dans l’espoir de « profiter » de la chaleur de son voisin. Parfois il était froid et rigide et on essayait de le repousser…tout en somnolant.

Quand, tout à coup, éclatèrent non loin de moi des crépitements d’armes à feu venant du coin des SS ! J’eus encore le temps d’entrevoir, au même instant, des éclairs de feu qui déchiraient la nuit et une légère odeur de dynamite parvint à mes narines. Au moment de cette fusillade, je n’ai pas réalisé tout de suite ce qui s’était passé. Le tout n’a duré que quelques secondes, plus vite que le temps qu’il faille pour le décrire…

Ce n’est que beaucoup plus tard, quand j’ai retrouvé mes esprits, que j’obtins l’explication des faits. Les SS avaient ramené du schnaps et s’étaient copieusement saoulés et pour « s’amuser » un peu, ont décidé de tirer à bout portant dans le tas que nous formions (tas de merde, comme ils nous nommaient régulièrement).

Quand les coups de feu ont éclaté, je me trouvais contre la paroi du wagon où, par lassitude, je m’étais laissé choir. J’ai encore perçu quelques cris et quelques mouvements parmi nous (c’était des prisonniers pris de panique, qui essayaient d’escalader les parois du wagon, pour sauter par-dessus et tenter de sauver leur vie), mais une nouvelle rafale mit rapidement de l’ordre dans ce remue-ménage et le silence de la nuit redevint total.

Je n’ai pas réalisé ce qui venait de se passer. J’ai d’abord pensé que quelqu’un parmi nous avait commit une faute grave vis-à-vis d’un de nos gardes. L’agresser pour prendre son arme ou un autre délit de ce genre et que c’était çà qui avait déclenché la colère d’un SS.

Petit à petit, je sentis des corps inertes qui pesaient sur moi et je n’avais pas assez de forces pour les repousser. Un de mes bras était coincé dans un sens, l’autre partie de mon corps se trouvait écartelé dans un autre sens, comme un pantin désarticulé. Position très inconfortable, mais j’étais vivant.
J’avais échappé à la fusillade, mais un autre problème surgissait: j’étouffais, plus moyen de respirer correctement ! Le poids des corps de mes camarades m’oppressait à tel point que l’air n’arrivait à moi que très partiellement.

Mon manque de force m’empêchait de réagir et de repousser cette masse au-dessus de moi. Je voulais crier pour appeler à l’aide mais aucun son ne sortait de ma gorge. C’était comme dans un rêve, mais le manque d’air était bien réel.

Mes tempes se mirent à battre plus fort et je sentis mes yeux gonfler. Je croyais que j’allais éclater !

Je sombrais dans l’abîme de l’inconscience. J’avais l’impression d’être dans un autre monde ou peut-être, déjà, dans l’autre monde. Le trou noir complet.

En un éclair, le film de ma vie se déroula devant mes yeux : mon enfance à Bruxelles, mes parents, la maison où j’habitais, mon chien, mon chat…Ces images défilaient à une cadence accélérée, comme les anciens films de Charlot.

Et cette pensée qui me vint à l’esprit avoir « tenu » pendant ces années, être passé par plusieurs sélections, avoir survécu au typhus et mourir étouffé !!!

Combien de temps suis-je resté ainsi ? Je ne le saurai jamais. Pour moi le temps s’était arrêté. Tout est vague et nébuleux. Le souvenir qui me reste est, qu’au bout d’une éternité, l’air me revint, irrégulièrement, mais assez pour survivre.

Il est probable que les corps qui me compressaient ont glissé par le cahotement du train, et qu’une poche d’air s’est crée. J’ai subi cette torture morale et physique pendant de très longues heures. Ecrasé, écartelé, le corps disloqué sous un monceau de cadavres ou d’autres personnes dans le même état que moi et, surtout, avec le danger permanent, que le conduit d’air qui me tenait en vie ne se referme à jamais…

Moi qui souffre de claustrophobie, j’étais gâté; ma panique accélérait le battement de mon cœur et je n’arrivais pas à me raisonner.

Le crissement des freins me fit comprendre que le train s’arrêtait et je perçus une certaine agitation au dehors.

Le poids des corps qui m’oppressait diminua d’intensité et je me retrouvai libéré! On déblaya le wagon. Quand mes camarades me tirèrent de ma position inconfortable, je ne reconnaissais personne.

J’étais choqué. Ils m’ont raconté, par après, que j’étais comme fou, hébété et que je déraisonnais totalement.

On me déposa à terre, à côté des cadavres, dans la boue. Bilan de cette nuit tragique: 36 morts, soit par fusillade ou « simplement » par étouffement. Il ne manquait pas grand chose pour que je fasse partie de ce décompte…J’avais encore une fois bénéficié d’une « protection » divine. Je reviendrai à ce sujet plus tard.

Autour de moi, mes camarades (ceux qui étaient valides) s’affairaient en mettant « de l’ordre » parmi les morts. Puis vint le signal du départ. Il fallait rejoindre un nouveau camp, but de notre voyage.

Au moment, où je voulus me lever et me mettre sur les pieds pour suivre les hommes qui se groupaient, je reçu comme une décharge électrique dans ma jambe gauche. Le pied, qui était resté enseveli et recroquevillé sur lui-même, s’était ankylosé jusqu’au genou et me donnait l’impression de « dormir » ou d’être gelé. A chaque tentative de mettre le pied à terre, je recevais cette décharge qui me traversait tout le corps.

C’est soutenu par mes camarades et en boitant que je pris le chemin du nouveau camp. Plus tard, sur la route, la sensation me revint au pied et je ressentis tout d’un coup un grand froid humide. Je constatai, alors seulement, que je ne portais pas de chaussure au pied « malade ».
Celle-ci était probablement restée coincée entre les corps au moment du déblayement du wagon. Je marchais le pied nu dans la boue glaciale! Aucune possibilité de retourner en arrière, il fallait continuer la marche et c’est ainsi que nous sommes arrivés à notre nouveau camp.