Je sens bien qu’avec cette nouvelle chronique hebdomadaire, tu vas t’imaginer, lecteur fidèle, que le rabbin Daniel Farhi s’est mué en sportif acharné, malgré ses cannes anglaises et son grand âge ! Hélas, il n’en est rien, mais il se trouve que l’actualité est largement dominée par les J.O. de PyeongChang, et qu’à cette occasion, certains médias se livrent à d’intéressantes rétrospectives, parfois fort instructives, pas seulement sur le plan historique, mais aussi sur la ligne éditoriale des journaux.

Ainsi, moi qui vous parle, je suis un fidèle lecteur du site d’histoire « Hérodote » dont, jusqu’à présent, je n’ai jamais été déçu, tant son directeur, André Larané, est un homme de culture objectif et à l’esprit universel. Concernant les J.O. et leur histoire, il a consacré plusieurs dossiers parfaitement documentés et passionnants, aussi bien sur le plan humain qu’historique.

Le « grand-quotidien-de-l’après-midi » – vous voyez de qui je veux parler – s’est également essayé à une rétrospective des Jeux Olympiques pour y analyser comment la politique s’est progressivement invitée dans ces compétitions universelles qui réunissent de plus en plus de nations. C’est une louable intention. Las ! Les bonnes intentions connaissent leurs limites, surtout au Monde.

Dans « Tribune Juive » de cette semaine, Raphaël Nisand, (président d’honneur de la section du Bas-Rhin de la LICRA, chroniqueur sur Radio Judaïca Strasbourg, avocat du BNVCA), pointe du doigt une étrange omission dans l’article sur deux pages du Monde du 10 janvier intitulé : « Jeux Olympiques, la politique entre en piste ». En effet, l’auteur y évoque en six photos des événements-clés de l’histoire des J.O. Ici, je cède la parole à Raphaël Nisand : « Deux photos concernent les jeux de Berlin en 1936 avec l’athlète noir américain Jesse Owens triomphant devant Hitler à la finale du 100 mètres. Une autre photo montre Melbourne en 1956 au moment précis de l’invasion de la Hongrie par l’armée rouge avec le hongrois Zador le visage sanguinolent après une bagarre de l’équipe russe de waterpolo. Pour les J.O. de Mexico en 1968, c’est la photo célébrissime des deux athlètes noirs américains Tommie Smith et John Carlos le poing levé sur le podium au moment où les couleurs de leur pays sont hissées en l’honneur de leur victoire, dénonçant ainsi la condition des noirs aux États-Unis. Une autre photo montre pour les jeux de Los Angeles 1984 le drapeau chinois et son porte drapeau pour la première fois présents aux jeux olympiques. Il n’y a pas de doute sur l’importance de ces événements triés sur le volet. Le Monde ne se trompe pas dans ses choix. Le journaliste sait ce qu’il montre mais il sait aussi ce qu’il cache. Il ne pouvait certes pas balayer tous les jeux olympiques depuis 1896 et la renaissance des jeux mais le problème c’est qu’il illustre aussi d’une photo les jeux olympiques de Munich de 1972 et pour le Monde, l’événement de ces jeux illustré par la photo c’est la victoire de l’Union soviétique en basket-ball face aux États-Unis ! La mise à mort de l’intégralité de la délégation israélienne aux jeux de Munich ne mérite ni une photo ni un mot dans cette double page consacrée pourtant à l’irruption de la politique dans les jeux. Le drame le plus sanglant de l’histoire des jeux, commis de surcroît dans le pays de la Shoah, moins de 30 ans après la fin de la guerre est caché dans cet article sous un voile dont on devine l’origine. Rappeler les crimes terribles du terrorisme palestinien, en l’occurrence c’était l’OLP de Yasser Arafat, ce n’est pas la ligne éditoriale du Monde. »

On assiste aujourd’hui à un négationnisme qui n’est même plus le fait de quelques pseudo-historiens que leur antisémitisme viscéral aveugle. Ce négationnisme (parfois ce révisionnisme) a hélas gagné un corps d’hommes et de femmes dont la mission est pourtant d’informer : les journalistes. Soit ils affirment des choses sans en avoir vérifié les sources, soit ils choisissent délibérément d’écarter de leurs articles des réalités qui ne vont pas dans le sens de leurs convictions personnelles, tronquant et amendant ainsi l’histoire au gré de leurs fantaisies. Comment se peut-il qu’un journaliste, résumant quelques moments forts des J.O., ignore sciemment l’horreur qui s’est produite en septembre 1972, dans l’une des villes d’Allemagne où le nazisme fut si présent, à dix-sept kilomètres de Dachau, camp de concentration de sinistre mémoire créé dès 1933 ? Soyons bien certains qu’il ne s’agit pas d’une omission par négligence, mais d’une volonté affirmée de ménager certaines susceptibilités de la part de ceux qui couvrent complaisamment le terrorisme palestinien d’aujourd’hui qui fit irruption sur la scène de l’histoire ce 5 septembre 1972.

Je tiens à citer un article de Wikipédia sur ce massacre : « Le 6 septembre est organisée une cérémonie commémorative durant laquelle le président du Comité Olympique Avery Brundage fait un discours saluant la force du mouvement olympique, sans mentionner les athlètes assassinés. [NDLR : c’est ce même Avery Brundage qui, lors des J.O. de Berlin en 1936, avait su ménager la sensibilité d’Hitler et de ses sbires]. Les Jeux reprirent le lendemain. La plupart des 80 000 personnes présentes dans le Stade Olympique pour assister au match de football opposant l’Allemagne de l’Ouest à la Hongrie se comportèrent comme si rien ne s’était passé la veille. Lorsqu’apparut une banderole portant l’inscription « 17 morts, déjà oublié ? » des agents de sécurité la saisirent et expulsèrent les spectateurs qui l’avaient déployée. »

Il faut le dire et le redire : notre vigilance doit être totale et permanente face à tous les crimes perpétrés contre des individus ou des groupes ethniques à travers l’histoire pour la seule faute d’être nés. C’est vrai pour toutes les victimes, sans distinction de nationalité, d’appartenance religieuse ou politique.

Nous, Juifs, devons être encore plus fidèles à l’évocation des massacres qui ont ensanglanté l’histoire et amoindri l’image de l’Homme.

La semaine dernière, je m’émerveillais, certes un peu naïvement, sur le beau symbole des équipes des deux Corée défilant sous la même bannière et affrontant ensemble des équipes adverses. Je tempérais mon enthousiasme par la petite histoire idyllique du zoo et de la cage abritant ensemble un lion et un agneau (cf. ma Lettre n° 360). Cette semaine, l’article paru dans Le Monde nous ramène à plus de réalisme.

Faudra-t-il pour autant perdre toutes nos illusions ? Je ne veux pas le croire et, pour rester dans le domaine du sport, je rappelle cet événement inouï qui va se dérouler du 4 au 6 mai prochain en Israël : les trois premières étapes du Tour d’Italie cycliste, lequel se poursuivra un jour plus tard sur la péninsule pour aboutir à Rome. De Jérusalem à Rome, en honorant au passage la mémoire d’un Juste des nations, le super champion cycliste Gino Bartali (vainqueur de trois tours de France et deux tours d’Italie avant et après la guerre), cette épreuve sportive réunira deux villes qui symbolisent des sommets de culture et de spiritualité, berceaux de deux grandes religions monothéistes. Et si, au lieu de la politique, c’était l’esprit qui s’invitait dans le sport et « entrait en piste », pour paraphraser le titre de l’inacceptable article du Monde ?

Voici les noms des 11 sportifs israéliens assassinés lors de la prise d’otages des J.O. de Munich 1972 :

Mark Slavin (18 ans, lutteur)

Eliezaar Halfen (24 ans, lutteur)

Andre Spitzer (27 ans, arbitre et entraineur d’escrime)

David Mark Berger (28 ans, haltérophile)

Zeev Friedman (28 ans, haltérophile)

Yosef Romano (32 ans, haltérophile)

Moshe Weinberg (32 ans, entraîneur de l’équipe de lutte)

Yosef Gottfreund (40 ans, arbitre de lutte)

Amitzur Shapira (40 ans, entraîneur de l’équipe d’athlétisme)

Yakov Springer (50 ans, entraîneur de l’équipe d’haltérophilie)

Kehat Schor (53 ans, entraîneur de l’équipe de tir)

Daniel Farhi.

plaque de l’État d’Israël à la mémoire des athlètes israéliens assassinés au J.O. de Munich en 1972.