Sous le titre Le Masque et la figure. Études sur le rire (1) Joë Friedemann, universitaire franco-israélien qui enseigna à l’Université Hébraïque de Jérusalem, nous apporte un nouveau livre, ce qui est un événement pour cet historien de la littérature française de Victor Hugo à Elie Wiesel, qui travailla sur Robert Antelme, Anna Langfus, André Schwarz-Bart, Jorge Semprún et quelques autres au cours d’une longue carrière.

S’il a beaucoup écrit sur la littérature concentrationnaire, son intérêt approfondi pour Hugo est bien sûr capital. Si le rire est partout présent chez Rabelais, il l’est aussi chez Hugo entre L’Homme qui rit et Notre-Dame de Paris où Quasimodo a ce terrible rictus qu’Anthony Quinn incarna admirablement au cinéma.

On peut penser qu’il n’y que les fanatiques qui ne rient pas, mais à tort, car ils rient de la terreur qu’ils inspirent.

Ce que Joë Friedemann montre au début du livre c’est l’importance insoupçonnée du rire dès la Genèse sous toutes ses variantes depuis le rire par étonnement au rire moqueur ou ironique, au rire de joie.

On pense à tort que le rire s’exclut de la théologie, autrement dit des choses de Dieu. « La Bible s’ouvre riante avec la Genèse » déclare Hugo dans sa Préface de Cromwell, rappelle Joë Friedemann dans ses premières pages, qui évoque aussi le terrible moine du Nom de la rose d’Umberto Eco, Jorge de Burgos, le moine bibliothécaire aveugle, qui tuait les moines épris de ce texte médiéval obscur « attribuant la Création au rire divin », dont il avait empoisonné le haut de la page.

Ce livre propose, après avoir passé en revue l’image du Masque et de la figure dans le romantisme, une étude sur Anna Langfus, grande dame des lettres françaises des années 1960, pour avoir obtenu le Goncourt pour Les Bagages de sable en 1962, après Le Sel et le souffle, son premier roman et Saute, Barbara, en 1965. Née à Lublin en 1920, dans une famille juive bourgeoise et assimilée la Pologne, elle arriva en 1938 à Vervier, avec son mari, pour entrer à l’Ecole supérieure des textiles.

Le malheur voulut qu’Anna Langfus et son mari passèrent leur été à Lublin l’année suivante, pour voir le piège de la guerre – et quelle guerre pour les Juifs et les Polonais ! – se refermer sur eux. Résistante, plusieurs fois arrêtée, elle fut libérée en 1945 de la prison de Plock alors que ses parents, son mari et tant d’autres de sa famille, furent assassinés. Elle gagna la France en 1947.

Joë Friedemann nous fait voir la place du rire, de la figure, dans ses trois romans, particulièrement noirs, même si le dernier tente une échappée hors de la guerre. Il étudie la place paradoxale, provocante, quasi absurde, du rire dans ses romans.

Pour ce faire, il propose un examen quasi statistique des 788 pages de l’œuvre romancée, où il compte « 575 termes rappelant le rire dans un contexte de synonymie étroite (rire, sourire, ricaner, rigoler, pouffer, hilarité). » Il en déduit que cette symbolique syntaxique est deux à trois fois supérieure à l’emploi du mot larmes (244 occurrences, « 300 pour la peur, 181 pour les cris »).

Rire paradoxal, nous l’avons dit, mais plus encore, ironique, sarcastique, révolté, rire désespéré aussi mais rire plutôt que larmes. Au ricanement maléfique, diabolique, du bourreau, Joë Friedemann veut restituer sa place honorable à l’humour glaçant de la victime, des témoins.

Rire du tragique est une arme, comme rire du sacré, qui peut se retourner contre ceux qui l’utilisent. Umberto Eco l’évoque avec sa puissance littéraire dans son chef-d’œuvre.

Par l’humour on peut faire entendre son droit à la différence face par exemple à l’interdit de la représentation, comme dans l’affaire des caricatures du prophète de l’Islam qui appelait à la conversion ou au meurtre les infidèles.

Oui, il faut rire face au fanatisme, comme il faut rire en pleurant de la barbarie de ceux qui assassinent pour des caricatures, de ceux qui véhiculent la fanatisme car si souvent, c’est à la barbarie qu’il aboutit tôt ou tard.

Voilà un beau livre sur un sujet difficile, grave, métaphysique aussi.
Pour paraphraser le Talmud nous pourrions dire : quand toutes les portes du ciel sont fermées, celle du rire reste ouverte.

(1) « Orizons », Daniel Cohen éditeur