Parqués dans des grands blocs à raison de 300 ou 350 hommes, à 3 ou 4 par lit, de dimensions égales qu’ailleurs, sous la surveillance constante d’un « stubove » (chef de chambrée), ukrainien du nom de Vladek, nous n’avions pas une minute de répit.

Cet « homme » un être abject et immonde, sans scrupule, demeuré en plus, ne se défaisait jamais de sa grosse matraque en caoutchouc pour nous rappeler à l’ordre et pour la moindre des peccadilles. Il tapait à tours de bras sur n’importe quel endroit du corps, là où il pouvait nous atteindre. Que ce soit à table, où nous mangions avec des cuillères en bois ou au lever ou le soir au coucher, il trouvait toujours une bonne raison d’exécuter sa sinistre besogne. Nous en étions tous terrorisés !

Pour lui, il se réservait le meilleur des soupers, sans limites de quantité. Tous les pains passaient par ses mains…Il avait une mine resplendissante. Avec sa grosse tête rasée de demeuré et son énorme panse, il ressemblait à un exécuteur de hautes œuvres, aux temps féodaux..

Nous étions au mois de novembre et l’hiver polonais approchait. Mon moral était en dessous de tout. Cette satanée guerre ne finissait pas et je sentais que je m’éteignais comme une bougie

Quand je suis parti, en août 1942, c’était huit jours après le débarquement des anglais à Dieppe. Parmi nous régnait l’idée que bientôt le vrai débarquement aura lieu…Les années passaient, les hommes tombaient et rien à l’horizon. Je sentais que je n’avais plus beaucoup de forces pour continuer cette « vie ».

Le lendemain matin de notre arrivée à Gross-Rosen, à 4h30, on nous groupa, mes camarades et moi dans un « arbeidskommando » et je me retrouvai à la « Strigaukommando », qui existait déjà avant notre arrivée et où on travaillait très durement sur un chantier de construction.

Pour y arriver, on prenait le train. On quittait le camp à 4h30, pour marcher 5 km. jusqu’à la gare. Le soir, on revenait au camp vers les 19h30, même parfois plus tard, quand le train n’était pas libre pour venir nous chercher…

Quand il y avait de la neige en sortant à cette heure matinale, c’était un supplice de marcher avec nos chaussures à semelles de bois. On devait se créer un passage dans cette épaisse couche de neige que personne n’avait encore piétinée (de 50 à 60 cm d’épaisseur). Il se formait sur les semelles une bosse de neige verglacée et on avait l’impression de marcher sur des cailloux ou sur des patins, qui nous faisaient vaciller de gauche à droite.

De temps en temps, quand on le pouvait, on s’arrêtait et on cognait les chaussures l’une contre l’autre ou contre un mur, dans l’espoir de faire tomber cette glace des semelles. C’était un bruit caractéristique et quand toute une colonne de gars se mettent à nettoyer leurs chaussures, on les entendait de loin.

Cette entrave à la marche, compte tenu de notre état physique, ajoutait un malheur de plus à notre liste déjà longue.

Un autre bruit caractéristique, était le « mutzen ap et le mutzen auf » que nous faisaient faire les S.S. au moment des appels. Nous devions, sur un ordre donné enlever notre casquette TOUS ensemble et rabattre le bras le long du corps au même moment et sur un autre ordre, remettre la casquette sur la tête pour provoquer également le même bruit. Je vous assure que ce bruit était comme un bruit de tonnerre. Ca les faisait rire.

La sortie au travail, à Gross-Rosen, était « agrémentée » de musique. Un orchestre style fanfare, composé de prisonniers privilégiés, jouait des airs entraînants (souvent des marches militaires) et ne quittait pas le camp, pour des kommandos extérieurs. De là, le privilège pour les musiciens.

Le dimanche, il y avait fête : l’orchestre défilait dans la cour et jouait ses marches martiales et…nous, on marchait au pas en tournant sur cette énorme place d’appel.

Le soir en revenant du travail après une longue journée de rude labeur, affamé et mort de fatigue, on ne pouvait pas rentrer dans la baraque sans nettoyer nos chaussures, parce-que notre « Vladek » ne voulait qu’on salisse le sol avec des traînées de boue.

Il fallait déployer des prouesses pour nettoyer ces godasses, qui avaient pendant toute une journée piétiné dans les boues et le ciment. On ramassait une pierre ou un morceau de bois pour gratter et secouer les semelles. Je m’étais confectionné une petite raclette en bois, que je gardais précieusement sur moi à cet effet.

Et quand enfin, on nous laissait entrer dans notre baraque, pour manger notre faible pitance, le « Vladek » était là, sur notre dos, pour nous presser, et donner des coups avec sa matraque. Pour rien, il tabassait.

C’était notre obsession. Surtout éviter ce monstre.

Tous les soirs, avant d’aller au lit, notre « stubove » avait instauré une coutume : le « losencontrôle ». On ne pouvait pas aller au lit, sans passer notre linge devant un contrôleur de poux. Il s’était adjoint deux voyous comme lui ukrainiens et ceux-ci auscultaient la chemise et le caleçon de chacun de nous. Ils avaient une lampe électrique de forte densité à la main et pratiquaient leur travail très consciencieusement dans l’espoir de trouver des poux ou des traces de ces bestioles.

Pour un tel fait d’armes, le héros était gratifié d’une prime, qu’il pouvait convertir en aliments ou en cigarettes. Ces primes étant, bien entendu, distribuées par le « Stubove ». Par contre, le malheureux chez qui on avait trouvé des indices coupables recevait …une douche. Mais pas n’importe quelle douche !

Pendant quinze minutes, montre en mains, on allongeait de tout son long l’homme à punir dans les bacs en zinc du lavoir, qui nous servait pour notre toilette du matin. On ouvrait tous les robinets d’eau froide (il n’y en avait pas d’autre) et en prime le bonhomme était roué de coups.

Après cette punition le fautif pouvait regagner sa chambrée. Sans se sécher, parfois même tout nu, comme il l’était encore…Il devait retraverser la cour et remettre le même linge qu’il portait auparavant…Bon client pour les sbires de Vladek. En hiver, cet homme se retrouvait à l’infirmerie et on ne le revoyait plus…

Un autre moyen de punition, élaboré par notre « stubove » consistait à placer quelqu’un sur le pointe des pieds, les genoux pliés, avec un tabouret entre les deux mains au-dessus de la tête. Ceci pendant des heures et toujours sous la surveillance d’un des suppôts de notre tourmenteur. Cette crapule ne se gênait pas pour envoyer des coups de pieds à l’homme, qui cherchait l’équilibre dans cette position difficile.

J’ajouterai, que notre chef de chambrée nous obligeait à dormir avec les deux fenêtres ouvertes des deux côtés de la baraque. Il disait que c’était plus sain ainsi. Il n’y avait qu’une couverture pour tous les occupants du lit. Parfois, nous y étions à quatre…Cela provoquait, bien sûr, des disputes entre nous, chacun tirant la couverture à soi, et le « stubove » surgissait comme un diable de sa boîte pour s’adonner à son plaisir sadique.

Je ne vais pas faire une énumération de toutes les tortures et punitions que nous infligeaient les S.S. et les chefs de chambrée, mais souvent, par jeu ou sadisme, ils en faisaient à outrance, jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Nous n’étions plus dans des camps de travail mais dans des K.Z. Notre destinée était de disparaître par tous les moyens possibles. On retrouvait chez les S.S. le même langage ordurier, les mêmes attitudes, les mêmes manières de donner des coups, comme s’ils sortaient tous de la même « université »du crime !

De toute façon, je suis convaincu que beaucoup de gens ne me croiront pas en s’imaginant, que ma mémoire est défaillante. Je suis d’accord avec eux pour dire que c’est incroyable de croire que des hommes peuvent faire subir à d’autres hommes des sévices aussi inhumains.
Pourtant, mon seul souci, en relatant ces évènements est de dire la vérité et de raconter ce que j’ai vu de mes yeux et pas par ouï-dire.