« Ah tu vas voir le fameux film ».. J’entends cette phrase depuis plusieurs jours chaque fois que j’évoque le film Foxtrot de Samuel Maoz.

Rien d’étonnant à cela car depuis sa sortie, le film est au coeur d’une polémique en Israël et la cible de nombreuses critiques, notamment de la part de la ministre de la Culture israélienne Miri Regev pour qui le film véhicule une mauvaise image de Tsahal. La ministre a même décidé de boycotter le festival du cinéma israélien à Paris. Et pour cause.. le film de Samuel Maoz devait être projeté lors de la soirée d’ouverture du festival.

Une vraie-fausse polémique ? 

Vu de France il était légitime de se demander pourquoi tant de bruit autour de ce film, pourtant récompensé par de nombreux prix en Israël et lauréat du grand prix du jury à la Mostra de Venise. Il est vrai que le cinéma israélien, de grande qualité, ne laisse jamais indifférent. Il comporte toujours son lot de films polémiques, dérangeants pour certains, transgressifs et donc forcément géniaux pour d’autres.

A quoi fallait-il s’attendre en allant voir « ce fameux Foxtrot » ? Qu’allait-il nous raconter ? Une enième passe d’armes entre les cinéastes et artistes israéliens, plutôt classés à gauche, et un gouvernement nationaliste de droite ? Une ministre qui a confié ne pas avoir vu le film mais qui veut absolument polémiquer pour satisfaire un électorat très à droite, quitte à véhiculer de fausses informations sur le film ? Bref un scénario écrit d’avance, déjà vu et revu.. Beaucoup trop facile, non ?

La réaction de la ministre, voulant interdire toute réflexion sur l’armée, traduirait-elle une inquiétude générale existante en Israël sur la capacité des soldats de Tsahal de mener une nouvelle guerre contre une autre armée après des décennies de guerres asymétriques ? Cette interrogation existe et un affrontement avec l’Iran est dans toutes les têtes de l’état-major israélien. Mais cela n’est pas le sujet aujourd’hui.

J’attendais donc la séance avec impatience, pressée de découvrir ce fameux film qui allait montrer au monde les dysfonctionnements de l’une des armées les plus puissantes et les plus controversées du monde. Un film en mode « Breaking the silence ». Quel culot mais quelle audace en même temps.. « Seul un Israélien pouvait réaliser un film comme cela » devais-je me dire en achetant mon billet sur internet (la salle afficherait forcément complet et je ne souhaitais pas prendre le risque de ne pas avoir de place). La promesse était d’autant plus alléchante que la présence du réalisateur dans la salle était annoncée.

Israël danse le Foxtrot depuis sa création 

Levée de rideau. Foxtrot commence. Les premières scènes, banales et tristement familières pour de nombreux Israéliens, créent une tension émotionnelle chez les spectateurs : des soldats sonnent à la porte d’une famille pour leur annoncer que leur fils, soldat effectuant son service militaire, a été tué en accomplissant son devoir. Le choc de l’annonce, le tourbillon de l’organisation des funérailles prises en charge par l’armée, les maladresses des fonctionnaires de Tsahal, les proches qui s’en mêlent.. Puis arrive un retournement de situation puis un autre…

Alors apparaît la véritable raison d’être du film : il ne s’agit ni de l’armée, ni du conflit, ni même du deuil mais bien de la société israélienne dans son ensemble. Les personnages, remplis de contradictions et écrasés par le poids de leur passé, racontent la société israélienne. Une société « post-trauma » selon les propres mots du scénariste lors de son échange avec la salle après la projection du film. Le sacrifice, la culpabilité, la Shoah, son instrumentalisation par la politique et la peur de disparaître qui hante encore chaque Israélien – alors même que l’État n’a jamais été aussi sûr de son existence et de sa puissance – planent sur le film et sur la vie des personnages.

Le titre du film prend alors tout son sens, explicité par le père de famille dans une scène d’une remarquable profondeur. Le Foxtrot est en effet une danse durant laquelle les danseurs reviennent systématiquement à leur point de départ, en tournant en rond et en répétant le même pas. Une métaphore d’Israël qui, selon Samuel Maoz, répète un mouvement quasi-obsessionnel depuis sa création, de génération en génération.

Ce « fameux Foxtrot » donc dont tout le monde parle bouscule et s’accroche à nos pensées longtemps après le clap de fin. Nul besoin d’être Israélien pour s’identifier aux démons des personnages. Chaque société, chaque individu a les siens. Mais rendons à Samuel Maoz ce qui lui appartient. L’Israélien nous parle d’Israël et rien que d’Israël où le Foxtrot se danse à trois : passé, présent et avenir répètent ensemble le même pas de danse à l’infini.

Les derniers mots du scénariste avant de quitter la salle de projection ont résumé son état d’esprit et le but du film : « si je dis des choses sur ma société, c’est parce que je l’aime et que je veux la faire avancer ». Les spectateurs français pourront se faire leur propre idée à partir du mois d’avril, date de sortie du film en France.