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Cataracte politique

C’est à croire que le miracle visuel s’étend à un miracle intellectuel !

Fraîchement remis de son opération, déambulatoire, éclair, indolore, magiquement débarrassé de ses lunettes, le méticuleux petit comptable surprit tout le groupe par un enthousiasme inattendu. Un enthousiasme qui l’amenât à proposer une interprétation, aussi simple que lumineuse déclarât-il, des élections israéliennes et de leur résultat. Poursuivant en proclamant qu’il savait lire un tableau de résultats, et donc en tirer les conclusions rationnelles évidentes.

Jonathan lui demanda donc d’appliquer à une situation a priori illisible pour une majorité d’observateurs à l’acuité visuelle réduite, le bénéfice d’une vision nouvellement libérée.

Le bilan se déclina alors, de façon imparable.

1 – 18 ans. La démocratie israélienne a maintenu au pouvoir un premier ministre sur une durée similaire à celle des dictateurs africains ou des têtes dictatoriales de quelques grandes puissances. Une aberration dans le principe, une aberration pratique. Le pouvoir corrompt, 18 années corrompent énormément. Dans des temps de grands changements, à grande vitesse, le ‘leader maximo’ est incapable de suivre, encore moins de précéder. Pire. Il crée un phénomène d’addiction qui lobotomise ses partisans inconditionnels.

Il est vital de changer.

2 – La lecture à froid du tableau de résultats impose une évidence : il est tout simplement impossible pour la majorité dégagée des urnes, de se transformer en majorité à l’assemblée. La force politique arabe israélienne ne s’alliera pas avec une force politique qui lui nie toute légitimité parlementaire depuis des décennies. Toute alliance contre nature éviderait par ailleurs le camp d’extrême droite de ses composantes religieuses extrémistes.

Les dés sont jetés, il n’y a rien à négocier.

3 – Ces élections offrent soudainement une opportunité prodigieuse à la nation israélienne. En donnant toute sa place à sa minorité arabe, aux côtés de sa majorité juive, elles permettent à la fois de réaliser effectivement, concrètement, une vraie démocratie nationale, et de revivifier dans ses fondements moraux et sociaux le sionisme générique. La réalisation de cette opportunité constitue en soi un test déterminant. Elle exigera des deux parties des efforts fondamentaux d’élimination des préjugés, d’apprentissages réciproques, de partages culturels, linguistiques, de conduite d’un processus d’équilibrage économique, sécuritaire, éducatif, technologique, de tolérance religieuse, d’acceptation d’un avenir commun.

Acceptation de ‘l’autre’, juif ou arabe, comme source de vie nationale nouvelle.

4 – Le remplacement. Il n’aura rien à voir avec une alternance, classique ou pas. Il s’agit du ‘grand remplacement’. Plus que la forme que prendra le nouveau pouvoir, son exercice sera sur le fond radicalement déterminant. Arrêt des exactions des settlers, suppression des composantes de la situation d’apartheid dans les parties du territoire palestinien où elles se sont développées, rétablissement de la Justice dans ses fonctions et ses prérogatives, gestion nouvelle de la situation sécuritaire dans les municipalités arabes israéliennes, lancement de la création d’une Constitution nationale, rétablissement des libertés d’information, culturelles.

Refondation d’un Etat et d’une nation redevenue eux-mêmes, dans le concert des démocraties.

5 – Réajuster la politique aux besoins de la société. Passer du nombrilisme, de la tambouille, du droit clanique au droit de tous, se débarrasser de l’intrusion de la religion dans la gestion de la vie publique. Consacrer les efforts, les investissements, les réflexions sur les domaines rois, de l’éducation, la recherche, la santé. Sur l’économie, la culture, l’agriculture, le transport, les logements, l’aménagement, le climat. Sur la révolution IA, son apprentissage, son contrôle, son développement. Garantir la sécurité, gérer la situation internationale, redonner son plein rôle l’armée tout en contrôlant le complexe militaro-industriel. Inventer de nouvelles formes d’exercice du pouvoir, près du citoyen.

Redonner sens et ouverture à la vie politique, inscrite dans la nation.

6 – Ebranler la position de ‘paria’ moderne dans le concert des nations du monde nouvellement occupée par Israël, par élimination des causes internes qui ont nourri ce phénomène. A force de transformations de la vie publique et des pratiques politiques, retrouver la dynamique initiale constitutive du sionisme. Qui avait fait d’un tout petit pays, tout nouveau et si chargé d’une histoire universelle ancienne et actuelle, un phare moderne de créativité sociétale, de courage et force militaire. Par une nouvelle dynamique, peut-être moins conceptuelle mais toujours très réelle, d’un pays non plus tout petit mais encore petit. Par l’exemple surprenant, paradoxal, a contrario des accusations si généreusement partagées d’apartheid, de racisme, de génocide. L’exemple d’une cohabitation égalitaire, ouverte, enrichissante, entre arabes et juifs au sein d’une même nation. Enlevant à la marée d’antisémitisme mondial son centre majeur de justification.

Réinstaller Israël en modèle actif d’une nation multi-ethnique.

Trompé par un réflexe ancien, le comptable visionnaire signa la fin de son exposé en mimant de remonter ses lunettes, disparues, sur son nez. Déclenchant une rigolade salvatrice, après une période de forte attention.

Un des convives en profitant pour souhaiter que ce geste n’augure pas d’une erreur de perspective, lorsque les remous électoraux laisseront apercevoir une réalité politique éclaircie.

Jonathan recommanda cependant à l’assemblée de ne pas sous évaluer ‘l’effet cataracte’. Qui, apparemment, ne se contente pas d’agir sur celui qui en bénéficie, mais produit également des effets d’éclaircissement de la réalité observée.

Le petit comptable encore sous le coup de sa nouvelle énergie, s’attribua le dernier mot, qu’on le soupçonna d’avoir gardé en réserve : ‘’IL vaut mieux penser le changement que changer le pansement’’,  c’est Pierre Dac qui l’a dit.

 

à propos de l'auteur
Fort d'un triple héritage, celui d'une famille nombreuse, provinciale, juive, ouverte, d'un professeur de philosophie iconoclaste, universaliste, de la fréquentation constante des grands écrivains, l'auteur a suivi un parcours professionnel de détecteurs d'identités collectives avec son agence Orchestra, puis en conseil indépendant. Partageant maintenant son temps entre Paris et Tel Aviv, il a publié, ''Identitude'', pastiches d'expériences identitaires, ''Schlemil'', théâtralisation de thèmes sociaux, ''Francitude/Europitude'', ''Israélitude'', romantisation d'études d'identité, ''Peillardesque'', répertoire de citations, ''Peillardise'', notes de cours, liés à E. Peillet, son professeur. Observateur parfois amusé, parfois engagé des choses et des gens du temps qui passe, il écrit à travers son personnage porte-parole, Jonathan, des articles, repris dans une série de recueils, ''Jonathanituides'' 1 -2 - 3 - 4.
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