Caroline a été terriblement émue d’entendre Julie, jeune soldate israélienne, à qui elle demandait ce qu’elle ferait après l’armée, lui répondre que ses idées n’étaient pas absolument claires mais que la seule chose qui lui importait vraiment était la perpétuation de la mémoire. Elle lui a alors proposé de lui raconter son histoire. Voici la transcription de leur entretien.

Caroline : Qu’est-ce que tu veux savoir ?
Julie : Tout.
Julie : T’es née quand ?
Caroline : Le 22 janvier 1932.
Julie : T’habitais où ?
Caroline : Dans le XXème.
Julie : A Paris ?
Caroline : A Paris. J’avais une sœur, un frère… je suis le numéro 3. En tout, on était 6.
Julie : C’est quoi, les prénoms ?
Caroline : Avant ou pendant la guerre ?
Julie : Les deux.

Caroline : Gracia, elle a gardé son nom parce qu’elle n’a pas été cachée… Shaya est devenu Charles… Caroline, c’est moi, mais comme c’était trop long, la nourrice m’a appelée Line. Sarah, c’était trop juif. Elle est devenue Ginette…
Julie : C’est chaud de passer de Sarah à Ginette !
Caroline : … Mon frère Yacob qu’on a appelé Jacques. Et Sammy qui est devenu Claude.

Julie : Et elle s’appelait comment, cette nourrice ?
Caroline : Madame Dard.
Julie : Comme une abeille.
Caroline : Oui. Une abeille qui pique.
Julie : Pourquoi elle était méchante ?
Caroline : …

Caroline : On était une famille de trois filles, trois garçons. On n’était pas riches mais on était heureux. Ma mère s’appelait Régine. Et dans le quartier, on était aux trois quarts Juifs et on s’appelait d’un étage à l’autre, tu fais quoi à manger aujourd’hui, des haricots, j’arrive…

Caroline : 1939. La guerre arrive. Mon père écoutait toujours les informations. Et il a entendu la Nuit de Cristal. Tu sais ce que c’est ?Julie : Oui, je l’ai appris à l’école.
Caroline : C’est un Juif qui avait tué un Allemand et en réponse, les Allemands ont fait une descente chez les Juifs et ont tout cassé et tué plein de monde. Mon père, qui a entendu que tant de Juifs avaient été tués, est allé s’engager à la condition que nous soyons tous naturalisés français et il est parti à la guerre… On avait une grand-mère qui habitait dans le XIème et elle venait tous les jours donner un coup de main de Voltaire au Père Lachaise. Mais c’était dur pour elle alors elle nous a trouvé une pièce dans une vieille maison à côté de chez elle. Et on est allé habiter à côté de chez elle.

Julie : Et vous avez emménagé là à 6 ou 7 ?
Caroline : Oui. Mais tous les soirs, ma grand-mère prenait un de nous pour dormir avec elle. Arrivés à Voltaire, on a été convoqués par la mairie pour chercher les étoiles à coudre.

Caroline : Les Juifs ne pouvaient pas prendre le métro, aller au cinéma, tout ce qui était sympa, on n’y avait pas droit. Et même les courses, on avait certaines heures pour y aller, à l’heure où il n’y avait plus rien. Une assistante sociale nous aidait. Tu as entendu parler de la Rafle du Vel d’Hiv ?

Julie : Oui.

Caroline : L’assistante sociale est venue voir ma mère. Elle lui a dit qu’il allait se passer quelque chose de terrible et que tous les Juifs de Voltaire allaient être emmenés. Elle a proposé à ma mère de sauver 5 de ses enfants à condition de les baptiser et de les déclarer comme orphelins.

Caroline : Les 5 petits, on est donc partis. On a pris l’autobus pour Noisy-le-Grand. Et on est arrivés dans une jolie petite maison, on nous a servi un goûter. Mais à peine l’assistante sociale est partie, la nourrice a dit : « Allez, les petits Juifs, dehors ! » Et elle nous a sortis dans le jardin. « Mais madame, il pleut ! » « Il y a une cage à poules dehors, abritez-vous dedans. » Et on s’est retrouvés dans la cage à poules sous la pluie alors qu’on venait de quitter notre mère. Charles nous a dit « Restez tranquilles, je vais vous raconter des histoires. » Il était très dégourdi, Shaya. Et Ginette aussi, elle m’aidait toujours.

Caroline : La nourrice nous a amenés à l’église pour nous faire baptiser. Le curé s’est douté qu’on était des Juifs. Il nous a dit « on a le même dieu, l’essentiel, c’est de prier. Mais en attendant, pour vous sauver, je vais vous apprendre les prières. » Tant et si bien que mon frère Shaya est devenu enfant de chœur. Les mois ont passé jusqu’à ce que Shaya décide qu’on allait se sauver le dimanche après la messe. Problème : le petit dernier ne venait pas à la messe et on n’avait pas d’argent. Donc on a raconté à la nourrice que le petit devait venir avec nous, et coup de chance, elle nous a donné un peu d’argent pour le pain.

On est monté dans le bus, le contrôleur s’est étonné de nous voir tout seuls. Et on n’avait pas assez d’argent, donc un voyageur a payé pour nous. On arrive au château de Vincennes et de là à Voltaire, il y avait 5 stations qu’on a fait à pied. La surprise de ma mère quand elle nous a ouvert la porte… C’était le moment le plus terrible, le plus dramatique de notre histoire. Le lendemain, ma mère est retournée voir l’assistante sociale. Et cette fois-là, nous avons été séparés. Et nous avons été placés chacun chez une nourrice, mais si gentilles, cette fois-ci. La nourrice chez qui je me suis retrouvée avec Ginette nous a emmenées en charrette tirée par un cheval. Nous qui sortions de chez cette horrible femme qui nous comptait le pain (100 g par enfant, et s’il y avait 110 g, elle prenait les 10 g et les donnait au chien), nous avons été très gâtées chez cette dame.

Caroline : Après les vacances d’été, nous sommes retournés à Voltaire. Et quand les Allemands sont venus arrêter mes grands-parents, la voisine nous a sauvés. Le lendemain, nous sommes allés chez mes parents, ma mère est allée voir sa cousine qui était mariée à un Arménien. Ce type soudoyait les gardiens de Drancy pour sortir des Juifs. Il a proposé à ma mère de cacher ses parents dans la cave de sa maison de Bruney.

Comme mes grands-parents ne parlaient qu’espagnol, j’ai dû partir avec eux pour faire l’interprète. Le type s’est inquiété quand il m’a vue parce qu’il n’y avait pas assez de place et j’ai dû dormir avec mes grands-parents. Il faisait fumer de la viande et donc les voisins avaient l’habitude de voir de la fumée sortir de la cave. Du coup, on a pu cuisiner et vivre sans que personne ne se doute de rien. Au bout d’un an, M. Disizian s’est inquiété parce que je commençais à dépérir et il m’a sortie de la cave. Il m’a changé de nom et m’a présentée comme sa petite-fille, Line Disizian. Et les gens s’étonnaient de me voir si maigre et il racontait à tous qu’il s’occupait de moi parce que j’étais malade. J’allais à l’église et il a voulu me mettre à l’école. Aux religieuses qui s’étonnaient que je ne sache ni lire ni écrire à 11 ans, il a dû dire que j’étais un peu arriérée. J’ai fait ma communion.

Caroline : 1945. Fin de la guerre. Mon père est libéré et il arrive au Père Lachaise et ne nous trouve pas. Personne n’a pu lui dire où nous étions. Mon père, comme un fou, court chez ma grand-mère et voit les scellés sur la porte. Mais un voisin lui a indiqué où était ma mère et il apprend que nous sommes tous sauvés.

Il nous a tous retrouvés. Manquaient les 2 grands, Shaya et Ginette, qui étaient à Bruney. Leur paysanne ne leur avait pas dit que la guerre était finie.

Quand Caroline a arrêté de parler, elle a juste ouvert les bras à Julie qui n’avait pas lâché ses mains pendant tout l’entretien et les deux se sont tenues embrassées longtemps.