QUAND JE ME CONVERTIS A CETTE RELIGION

dont on prétend qu’elle est nulle et non avenue,

je tremblais fort comme un que l’on jette en prison,

comme un naufragé nu sur une île inconnue

et j’avais peur…

Peut-être est-ce ainsi quand on meurt…

 *

Ah! quel mariage! Ah! quelle union!

Sans fleurs, sans amis et sans orgues.

C’est sans discours, sans effusion,

qu’on entre dans la Synagogue.

 *

Elle est froide l’Épouse, elle est blanche et austère.

Quelle folie, me dis-je. Il semble qu’on m’enterre.

Quelle folie d’avoir quitté la croix dorée,

le Vatican pompeux, la tiédeur des églises,

pour voler au désert, vers la terre brûlée

où les juifs retranchés se réisraélisent…

Pour s’aller faire Juif comme on se fait curé

et troquer pour la Loi un salut assuré!

  *

Laid et triste rabbin, à la voix incolore,

tu m’as fait la mise en garde traditionnelle,

quand je m’allais plonger dedans les eaux rituelles :

«Il est dur d’être Juif. Réfléchis bien encore.»

Que pensais-tu, rabbin, quand tu me baptisais?

Songeais-tu à tes frères qui jadis faisaient

le processus inverse, pressés par la menace?

Ou bien soupirais-tu sur l’incroyable grâce

qui m’échoyait d’entrer de plain-pied dans l’Alliance,

adopté par un peuple auquel Dieu se fiance?

Tandis qu’il s’éloignait, que pensait le rabbin?

Toute besogne faite, a-t-il dit : «Encore un!»

 *

Encore un Juif de plus sur terre…

J’embarque aussi sur la galère

où tant de forçats ont ramé :

Israélite et mal famé!…

 *

Pour toi, le chrétien consciencieux,

j’ai raté mon entrée aux cieux :

«Car seule une nature foncièrement perverse

peut trahir son Seigneur, en quittant son Église!

Ce que Dieu veut, mon fils, c’est justement l’inverse!»

m’a dit ce bon curé, tranquille et lénifiant,

sans problème et certain d’être dans le bon camp.

J’ai lu, dans son regard, la commisération.

J’ai pensé, sans remords : «Peut-être a-t-il raison.»

Mais, vrai, ma décision était irrévocable…

Dieu ne nous a pas dit ce qu’il voulait de nous.

Comprend-il quelque chose à nos intolérables

guerres de religions, à nos contes de fous?

 *

Dieu ne se tape pas la tête aux murs du ciel.

Il n’a choisi qu’un peuple, un seul peuple sur terre

et un pauvre pays où le lait et le miel

n’ont pas encore coulé de ses forêts de pierres…

Est-ce ma faute à moi si j’ai la conviction

que Dieu est avec eux, qu’Israël a raison?…

 *

C’est mon second baptême, et j’ai l’âme sans joie.

Je débouche en ce peuple comme en la solitude.

Est-ce sous la Torah que mon épaule ploie?

Elle est belle, dit-on. Mais, Dieu! comme elle est rude!

Jadis, jeune chrétien, j’avais rêvé de bure.

Dans les cloîtres, pensais-je, on a bien la vie dure,

mais on fait tout pour Dieu, tout est à sa louange!

Et je m’imaginais, moine, au milieu des anges…

 *

J’ai vu tant de couvents, suivi tant de gourous…

J’ai poursuivi ce Dieu, ailleurs, là-bas, partout…

Jusqu’au jour, jusqu’au jour où j’ai compris, soudain,

que le Temps des Nations arrivait à sa fin.

Que le monde, alentour, de Dieu était exsangue,

car le Souffle divin avait quitté sa gangue

pour retourner au lieu d’où il était sorti…

 *

Au désert d’Israël, une lumière a lui.

L’étoile, elle, est bien là, mais, hélas! point de mages

pour venir, à son cap, présenter leurs hommages

à cet Emmanuel vagissant dans ses langes…

Là, ni pâtres, ni âne, ni bœuf, ni chœurs d’anges.

Rien qu’un peuple au berceau tressé de barbelés,

que des millions d’Hérode cherchent à étrangler.

Mais viennent les ténèbres et l’heure d’épouvante :

“les nations marcheront à sa clarté naissante”…

  *

Israël, la déchue, Belle au désert dormant,

va bientôt s’éveiller, au baiser de l’Amant…

“Je dors, mais mon cœur veille”… Cantique des Cantiques…

Voici venir l’Époux! Voici la Bien-Aimée,

en palanquin de reine, aux parfums exotiques!

Vapeurs d’encens, musique, toiles chamarrées…

……………………………………….

Tout cela, je l’ai vu, après un long chemin,

sur une humble colline, au désert de Judée…

Israël m’enlaça. “J’entrai dans mon jardin”…

Depuis, j’ai, pour toujours, ma pauvre âme enjuivée.

J’abandonnais Moab, avec ce peuple libre.

Avec eux, je venais où ils revenaient vivre.

Mon âme avait nom Ruth : elle aimait Noémi…

“Où tu iras, j’irai… Ta patrie, ma patrie!…

Mais depuis, mais depuis…

  *

Ma joie s’est éclipsée comme l’Époux divin

qui “appelle sa Belle” et puis soudain s’envole…

“J’ai couru par la ville”, accablé de chagrin :

on s’est moqué de moi et de mes fariboles…

«Il est mort, ton Ami, ou ce n’était qu’un rêve!»

Et moi je meurs de Lui, le jour, la nuit, sans trêve…

 *

C’est ainsi, je le sais, qu’agit ce Dieu jaloux :

il éveille l’Amour, il se dévoile à vous,

puis s’enfuit, “comme une gazelle”,

“sur les monts de l’Alliance”, sur les monts embaumés…

  *

Tristesse de mon cœur, mystère qui m’emmure…

J’ai compris la raison de ma peine accablante :

j’entre, avec Israël, dans la Nuée obscure,

où tout n’est que pierreuse et désertique attente…

 *

Comment puis-je chanter? Je suis veuve et bannie…

Où recevoir mon Dieu quand mon Temple est en ruines?…

De mes pierres tombales ils ont fait des latrines!…

Mon cœur ne peut plus battre qu’aux pas du Messie.

Quand, enfin, il viendra : “Rebâtissez Sion!”

“Gloire, joie pour son peuple” et consolation!…

 *

Elle est devenue mienne, la millénaire attente :

me voici tout comme eux, je parle, je m’agite.

Je suis devenu Juif, j’ai l’âme frémissante.

Inquiet, écorché vif, je vis très fort, et vite…

  *

“Je dors, mais mon cœur veille” et j’attends mon Amant,

qui “me réveillera sous le pommier” d’antan,

“où me conçut ma mère” et où j’ai mes racines :

on m’a greffé sur lui, dans l’eau de la piscine…

……………………………………….

C’était hier… c’était… il y a trois mille ans…

Je ne sais plus très bien… Il n’y a plus de temps…

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“J’ai trouvé, j’ai trouvé Celui que mon cœur aime!”

“Je vous conjure, Filles de Jérusalem,

n’éveillez pas l’amour avant son bon plaisir!”…

 *

Aux seuls pas du Messie pourra mon cœur bondir!

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(Extrait de Menahem Macina, « SION », livre électronique, éditions Hypallagè, 2014)