Berechit, le premier mot de la Torah, est traduit dans la Bible du rabbinat français par « Au commencement ». A dire vrai, presque toutes les traductions la suivent, à l’exception de celle d’André Chouraqui, qui lui préfère un « En-tête » n’aidant pas pour autant à la compréhension du texte.

Le Be de Berechit correspond pourtant plus à « Pour » qu’à « Au ». Il faudrait plutôt lire « Pour le commencement du monde Dieu créa les cieux et la terre » (Berechit raba Elohim et hachamim ve et haaretz). Et Rachi d’ajouter que rechit voulant dire principe, c’est donc bien pour un principe que le monde dans lequel nous vivons a été créé.

Comme il manque un mot du point de vue grammatical – la phrase est bancale – , on sous-entend : le principe d’Israël, c’est-à-dire le projet d’aimer son prochain comme soi-même, à commencer par la réussite des relations fraternelles. Difficile recherche de la fraternité pourtant que celle qui nous est contée !

La première fraternité réussie qu’on trouve dans la Torah ne se réalisera qu’entre Moché, Aaron et Myriam, ce qui était évidemment la condition nécessaire à la fuite hors de l’Egypte esclavagiste et païenne. Avant leur exemple, que d’échecs rapportés dans ce livre… Joseph et ses frères, voilà certes une histoire qui a une conclusion heureuse, mais il a fallu toute une suite de miracles et la mansuétude d’un seul des douze fils de Jacob pour parvenir à la réconciliation finale.

Si Jacob et Esav ne s’entre-tuent certes pas lors de leurs retrouvailles, la confiance ne règne pas pour autant entre eux, Jacob refusant par prudence de suivre son frère jumeau, dont il ne sait quel sort il lui réserve. Itzak et Ismaël se revoient pour enterrer leur père Abraham, mais nous ne saurons jamais s’ils se sont parlé et donc réconciliés. Il n’est jusqu’à Noah et ses frères qui n’ont pas été un exemple de fraternité. Certes, la Torah ne nous dit rien de l’existence des frères du constructeur de l’arche.

Toutefois dans le contexte de l’époque, où il n’y avait que des familles nombreuse, il est assez logique qu’ils aient bel et bien existé. Prévenu du déluge, Noah ne le leur a pas plus annoncé ce qui allait se produire, afin qu’ils assurent leur survie, qu’il ne l’a fait avec les autres humains. Il les a, au contraire, abandonnés à l’engloutissement de la terre. Premier indice que l’absence de fraternité condamne à l’absence d’humanité.

Que dire cependant de la première fratrie, qui donne lieu au premier fratricide ! Enfants d’Adam et Eve, Caïn et Abel inaugurent l’état de frères. Et Caïn sera le premier homme à avoir assassiné le sien. Le drame n’est plus à raconter tant il est ancré dans notre patrimoine mémoriel : Caïn offre des fruits de la terre en sacrifice à l’Eternel, qui dédaigne cette offrande. Abel offre des bêtes, qui sont agréés.

Au terme d’un dialogue avorté entre les deux frères – Caïn parle mais le texte ne nous apprend pas ce qu’il dit et encore moins si Abel lui répond – la premier tue le second. L’Eternel demande à Caïn où est Abel. Ce dernier réplique qu’il n’en sait rien et que ce n’est pas – si l’on nous passe l’expression – de son ressort.

Quoique la fatalité appartienne au monde grec et non à l’univers hébraïque, il faut relever que les noms des deux frères annonçaient la possibilité du drame à venir. Caïn porte dans son nom le verbe Kano, qui veut dire acquérir, posséder (qu’on retrouve dans le prénom Elkana – acquis par Dieu – porté par le mari de Hannah, dont la haftarah de Roch Hachana nous rappelle la longue stérilité).

La barre du kouf plongeant dans le bas montre combien Caïn est ancré dans le sol. Il sera donc, nous dit le texte, « travailleur de la terre ». Abel, lui, n’est que vapeur ou buée : le « abel abalim » inaugural de Qoelet ne devrait en aucun cas être traduit par « vanité des vanités » (c’est Bossuet qui parle comme cela dans son oraison à Henriette d’Angleterre, ce sont les peintres flamands du XVII ème qui pensent ainsi, et non pas Qoelet) mais plutôt par « fumée des fumées », « vapeur des vapeurs » ou « buéée des buées ». On le voit, la confrontation, inégale, des deux frères était celle de deux cultures : les cultivateurs et les pasteurs. Les sédentaires et (ou plutôt contre) les nomades.

Une vérité historique se niche dans cette opposition. C’est lorsque l’agriculture et l’élevage ont remplacé la cueillette et la chasse que l’homme est passé du communisme primitif aux prémices d’une civilisation où la force d’un individu s’est transformée en richesse, où il a posé des clôtures, construit des villes dont il est devenu le roi, transformant les habitants de sa cité en sujets et ceux des autres villes, quand ils ont été vaincus, en esclaves. Bien entendu la Torah ne préconise pas le retour au communisme de la préhistoire, qui ne pouvait convenir qu’à une faible population.

Il nous est même recommandé de croître et se multiplier. Quand la prière des Cohanim nous dit : « Que Dieu te bénisse », elle entend par là : qu’il t’accorde des richesses. Cependant cette prière ajoute aussitôt ; « et te garde », c’est à dire te protège des conséquences négatives qui pourraient être engendrées par ces richesses, comme la cupidité par exemple ou l’égoïsme. Fais de tes richesses tes serviteurs et non tes maîtres. N’oublie jamais de demeurer un frère pour les autres hommes, préserve-toi de ne plus aimer ton prochain. L’association du nom et de l’acte de Caïn nous alertent contre l’abandon de cette exigence éthique.

Cependant on ne saurait considérer le crime commis par Caïn sans remonter à sa cause. On peut comprendre le sentiment d’injustice qu’il ressent lorsque son offrande est dédaignée au contraire de celle de son frère. Il nous est bien sûr impossible d’évoquer pour l’Eternel un quelconque droit à l’arbitraire : le Dieu des calvinistes accorde selon son bon plaisir la grâce et le salut à l’un et les refuse à l’autre ; le Dieu d’Abraham est le Dieu de justice de toute la Terre, qui ne saurait transiger avec Son devoir d’équité.

Nous ne pouvons pas plus, inversant la cause et son effet, prétendre que ce Caïn qui tuera son frère ne mérite donc pas de voir son offrande plaire au Créateur. Un midrash, que Lévinas aimait citer, explique que lorsque Agar se voit indiquer une source d’eau pour sauver son fils Ismaël en train de mourir de soif dans le désert, les anges s’inquiètent auprès de l’Eternel : « Abreuveras-tu celui qui fera souffrir israël ? » s’écrient-ils et l’Eternel leur répond que peu importe la fin de l’Histoire, il juge un individu sur ce qu’il est et non sur ce qu’il fera.

En réalité le dédain de l’Eternel pour l’offrande de Caïn et son agrément de celle d’Abel proviennent du fait que les deux frères n’ont pas donné la même chose, bien que le même mot de minah soit employé dans les deux cas. Caïn a offert de simples fruits de la terre, et non ses premiers fruits, tandis qu’Abel a donné les prémices de ses bêtes et leur graisse, soit les meilleures parties. L’offrande de Caïn n’en était pas véritablement une. C’est comme si la minah n’était accomplie que pour se débarrasser d’une corvée.

L’exemple est à méditer.

Depuis la chute du Temple la tefilah (la prière) remplace le sacrifice. Mais à quoi sert la tefilah sans la emouna, sans cette confiance dans l’Eternel mise dans la prière, sans l’élan spirituel qui fait que les mots psalmodiés accèdent à l’authenticité et disent la vérité de celui qui récite le Modé ani dès son réveil ? L’enseignement est bien plus large encore : il vaut également pour les relations humaines. Trop souvent nous effectuons de faux dons à nos proches et nos amis. On téléphonera par devoir à une personne qui se trouve dans la peine, mais sans véritablement l’écouter ni faire preuve d’empathie, sans lui offrir son aide. On prend des nouvelles, mais sans s’intéresser à la réponse. Autant de relations humaines aussi vaines que les simples fruits de la terre apportés par Caïn.

Faux serviteur de l’Eternel, Caïn en devient un faux frère – au sens littéral du terme – assassinant son cadet. Sa déchéance morale, qui lui vaudra des malédictions divines, ne s’arrête pourtant pas encore là. Elle s’aggrave lorsque l’Eternel lui demande où est Abel. Caïn lui répond : « Lo yadaéti, hachomer ari anokhi ?/ Je ne l’ai su, suis-je le gardien de mon frère ? ». Ce anokhi, employé à la place de ani pour désigner le sujet à la première personne du singulier, appelle un commentaire.

Ce terme indique en effet une proximité entre le locuteur et le destinataire. Ainsi l’Eternel l’emploie-t-il le plus souvent lorsqu’il s’adresse à Moché. Loin de se repentir, Caïn parle donc à l’Eternel comme s’il était encore proche de lui malgré son crime. Ne lui avait-il pas apporté une offrande après tout ? Caïn se juge en fonction des sentiments qu’il pense éprouver à l’égard de l’Eternel, non en fonction de la façon dont il va traiter les autres êtres humains.

Disons-le sans ambages : en agissant de la sorte, Caïn est le prototype des prétendus religieux, qui, plutôt que de n’accorder à Dieu que la deuxième place après les autres hommes (comme nous y invite le rabbin Donniel Hartman, récemment présenté dans Times of Israël et défendu dans son blog par le rabbin Daniel Fahri), adorent l’Eternel seul et, se croyant abusivement proches de Lui, s’autorisent à commettre impunément en son nom tous les crimes.

Dans un monde tel que le nôtre, où les Abel sont si nombreux à périr sous les coups des Caïn, il est donc plus que jamais indispensable de tirer la leçon de cette paracha fondatrice. Sans la fraternité il ne saurait y avoir d’humanité, et sans humanité il ne saurait exister aucun projet expliquant et justifiant la création du monde. A nous de faire en sorte, dès aujourd’hui, de briser la malédiction de l’impossible humanité pour en faire, enfin, une possible fraternité.