Ah!!! C’est déjà le 1er du mois nouveau de Chvat 5775.

Selon la tradition juive c’est la fin de l’hiver ! Oui! On ne voit pas le temps passer, surtout dans un pays qui aime le soleil, la chaleur, les lunettes noires et la peau bronzée.

Le monde grelotte, Israël sent les premiers frissons du renouveau car…. dans 15 jours, ce sera le Nouvel An des Arbres !

Chvat/שבט vient de l’assyrien « shabitu » et est lié à la racine « tige, tribu-shèvèt/שבט » comme au mot arabe « shita = la pluie » : une bonne pluie rafraîchissante fait pousser les plantes et élargit la communauté humaine. » Selon la tradition, « aucune tribu n’est appelée à l’extinction, jamais… » affirme le Traité Bava Bathra 115 b.

Le 21 janvier est aussi le jour où Louis XVI a été guillotiné. Cela n’est pas directement lié avec le premier jour du mois de Chvat, sinon qu’il s’agirait de deux manières antagonistes de percevoir la destinée humaine, individuelle et citoyenne.

Certains arrosent pour dépasser des tentatives de meurtres ; ailleurs on préfère tuer pour commencer à vivre.

Les élections israéliennes approchent (en gros dans 50 jours) et le paysage national entre dans de nouvelles fluctuations. N’y aurait-il que de la bassesse électorale, des corruptions tenaces ? Il faut aussi admettre que de nouvelles personnalités font leur apparition.

Mais toute cette actualité réduit les fêtes chrétiennes à des incidences mineures, sinon accessoires. Cela fait aussi partie de la frustration de croyants dont la foi inter-confessionnelle est née dans nos déserts chargés de sens et de densité rédemptrice.

Lorsque Jésus de Nazareth se rend au Jourdain – Yarden ירדן (Lieu de la descente) pour rencontrer Jean-Baptiste et recevoir de lui le baptême, Il est mis à nu. Ce moment est célébré le 6 janvier pour les Eglises catholiques et protestantes, le 19 janvier pour les chrétiens orthodoxes et orientaux de Terre Sainte.

L’Eglise arménienne a fêté Noël et le Baptême de Christ à Bethléem les 18 et 19 janvier selon l’antique tradition locale qui ne distinguait pas les deux événements.

Lorsque Jésus s’apprête à entrer dans les eaux du Jourdain, il est clair que le mot « baptizein » inclut bien davantage que ce que nous entendons, parfois de manière trop automatique, dans nos langues modernes.

Nous n’aurions pas l’idée, comme on le fait dans la tradition juive, de « baptiser/טבל » des instruments, de la vaisselle que nous utilisons pendant des repas. Le mot est le même que l’acte de purification pour nos corps, en particulier lors du bain rituel ou « miqveh/מקוה-מקואות.

Le judaisme a conserve cette dimension qui inclut une ablution totale, immersion totale et rapide du corps ou d’instruments qui doivent être lavés dans des eaux courantes (Mayyim khayyim – מיים חיים) ce qui est parfois difficile à mettre en place, en particulier dans une Eglise mais est de mise dans les communautés chrétiennes orientales.

Dans ce contexte, le principe rabbinique « yeridah letsorekh aliyah – ירידה לצורך לעליה – descendre afin de remonter » est fondamental. Prenons le cas de Moïse: il est d’abord monté sur la montagne pour recevoir la Parole de Dieu; puis il est descendu. Il a fait ce parcours deux fois en raison du péche du Veau d’Or. Moshé Rabbenou – monte, afin de descendre. C’est la raison pour laquelle la tradition appelle Moise  » ירד – Yered » (1 Chroniques 4:18; cf. Levitique Rabba 1) car « Il est descendu (en apportant la Loi) ».

Jésus est descendu dans les eaux qui portent le nom de « descente = Yarden – ירדן, le Jourdain », car il se déverse dans la Mer Morte (Mer de Sel/ים המלח), le lieu le plus bas de la terre. Et il est remonté « immédiatement, rapidement » comme l’indique le grec et l’araméen (ευθυς – מיחדא/mi’hada).

Certains théologiens syriaques ont pensé qu’il s’agissait d’une sorte d’imposition des mains que Jean-Baptiste aurait faite sur Jésus par cette sortie rapide de l’eau. Alors la Voix se fait entendre conférant l’onction du Saint Esprit.

Lors de la crucifixion, c’est le même mouvement d’abaissement ou « kénose » qui se produit afin que le Fils de l’homme soit exalté (remonte de la mort, glorifié).

C’est ce qu’exprime l’hymne aux Philippiens (2:6-11): « Jésus… devenant semblable aux hommes et reconnu a son aspect comme un homme, s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’a la mort et la mort sur une croix. C’est pourquoi Dieu l’a élevé… ».

Jésus ne se trouve pas dans une situation analogue à celle de Moïse qui est d’abord monté, puis descendu. Le Christ est descendu au moment de son incarnation et, au moment de sa mort. Il reste dans un dépouillement constant : c’est une interrogation pour un monde comme le nôtre qui vit sur le paraître et esquive volontiers l’essence de l’être et de la divinité, de la sainteté.

Nous avons aujourd’hui besoin de théophanie, de manifestation divine. Cela ne veut absolument pas dire que Dieu est absent de Sa Création. Ses créatures, elles, ont souvent tendance à prendre le large par rapport à Qui Il est ou oublier le temps de Sa visite. A force de dire que l’on croit en Dieu ou qu’on le recherche – ou même qu’on Le nie, on efface le fait que Dieu – dans la mesure où l’on affirme Sa Présence – continue de croire en la nation de tous les être humains.

Beaucoup de gens pensent que le baptême transforme l’être. Oui, totalement. Parfois, il faut une vie entière pour que quelque chose de divin se manifeste. Le baptême ne crée pas uniquement une communaute de foi. Ce serait une perception horizontale qui présenterait en outre le grave danger d’un réel nationalisme.

Le chrétien ne change pas d’identité culturelle, ethnique ou nationale. Certains font le choix de telle ou telle Eglise parce qu’elles utilisent des langues particulières et se réfèrent à des modes culturels qu’ils préfèrent ou considèrent comme étant « supérieures ».

Mais quelle que soit la langue, le mode, le rite auquel on se rattache où auxquels la destinée appelle, il n’y a pas d’échelle de valeurs dans le choix que Dieu propose à chacun. Il n’est pas possible de renier qui nous sommes de par notre naissance.

Au contraire, il est question d’un surcroît d’humanité qui renforce les liens du croyant avec tout être humain, quel qu’il soit et sans jugement ou préséance sur quiconque. Il y va d’un vrai appel à affirmer l’unité et l’ampleur de toute vie. C’est donc le contraire de tout rejet identitaire par une exaggération malsaine de suprématies mentales ou religieuses.

Pour sa part, l’Eglise orthodoxe, d’imprégnation orientale, est saisie par la puissance de la joie, de la résurrection de la chair et du renouvellement de l’âme. L’Eglise catholique latine affirme la même conviction tout en insistant sur la dimension historique.

Etre chrétien, ce n’est pas se soutenir frileusement en surveillant que chacun soit plus ou moins d’accord avec les autres pour essayer de prévenir à temps des trahisons possibles.

Si de telles situations existent, cela signifie qu’il faudrait corriger des déviances. La foi authentique dépasse la lourdeur infatuée d’avoir une conscience juste et toute médisance.

Chaque fois que le chrétien s’est cru justifié ou « donneur de leçons », il s’est heurté non pas au martyre, qui est l’apanage d’êtres portés de la sainteté authentique, mais à des fractures internes.

En Israël, la cohérence et le dépoiement d’un christianisme réel sont peu connus.

Les Israéliens ont souvent un intérêt indubitable pour les multiples formes historiques et actuelles des Eglises qu’ils perçoivent trop facilement au travers des ruptures communautaires.

Il est parfois difficile de se faufiler dans les labyrinthes de traditions dont l’unité est bien plus prégnantes que les discours, l’accueil ou les rites.

Par ailleurs, en Israël, même si le prosélytisme concerne toutes les communautés religieuses – toutes en font – , le Juif comme le citoyen israélien a enfin la liberté de dire son fait au chrétien et de le découvrir par-delà les persécutions de l’histoire.

Quand le chrétien sort rapidement de l’eau, il rappelle que rien, ni la vie, ni la mort ni les persécutions, la haine, le rejet ne peut séparer de l’amour de Dieu. Avec un élément essentiel, rappelé dans la prière de Grand Carême de Saint Ephrem le Syrien: il devient possible de « ne pas juger son frère ».

Le baptême ne confère aucune identité nationale : contrairement à des lieux communs qui s’expriment à volonté il n’y a pas de « nations chrétiennes ». Cela semble un paradoxe, pourtant parler de « nations chrétiennes » constituent un contre-sens théologique. Cela peut être à la source de profondes incompréhensions dans les relations entre peuples, groupes humaines, voire la manière dont nous entendons ce que veut dire appartenir à une « civilisation ».

Le baptême ne peut être conféré dans le ventre d’une mère. Nul ne naît « chrétien », encore moins en ayant foi à Jésus de Nazareth, de nature divine et humaine. Ces jours-ci, au Jourdain comme dans de nombreux lieux à travers le monde, les Orientaux ont plongés dans les eaux pour affirmer qu’ils sont morts avec le Christ et ressuscités avec lui.

Un acte unique qui ne peut être répété selon le désir « oecuménique » des Eglises. Pourtant, la quête d’identité, de vraie foi, parfois « le mal d’être sans avoir jamais été » conduit des personnes à se faire baptiser plusieurs fois, selon une sorte d’errance si fréquente à Jérusalem et en Terre Sainte.

Certaines Eglises, parmi celles qui n’acceptent pas cette unicité ou singularité de l’acte baptismal et rejètent un oecuménisme souvent trop rêvé ou béat, pratiquent cette démultiplication rituel. Comme si le Sauveur était unique, comme si le Père est effectivement Un et que, pourtant, les marques des séparations et schismes au cours des siècles s’acharnent à nier la validité des uns contre les autres.

C’est particulièrement sensible en Terre Sainte et donc dans l’Etat d’Israël : les Arméniens, les Syriaques orthodoxes/catholiques, Les Assyriens et les Grecs orthodoxes du Pont-Euxin commémorent, en cette année 2015, les meurtres en masse, souvent considérés comme des génocides du 20ème siècle.

Il s’agit du meurtre prémédité de millions de membres de ces nations proche-orientales pour des raisons d’opposition politiques et économiques d’abord, et en raison de leur foi chrétienne.

Les Assyriens et les Syriaques de l’Orient chrétiens sont issus de la tradition de l’Eglise-Mère de Jérusalem et de celle d’Antioche. C’est le Patriarcat d’Antioche qui accorda l’autonomie à l’Eglise arménienne qui devînt la référence spirituelle du premier Etat « chrétien » de l’histoire, celui du royaume d’Arménie en 301.

L’Eglise arménienne a reçu le baptême par diverses influences : selon la tradition, ce sont les Apôtres juifs Thaddée et Bartholomée qui ont apporté le message évangélique, puis Saint Grégoire l’Illuminateur par le biais de la tradition syriaque et non grecque, traduite de manière originale par la création de l’alphabet par Saint Mesrob.

Nous reviendrons sur la spécificité de ces Eglises initiales qui furent soumises à des altercations permanentes entre elles-mêmes, entre les formes occidentales du christianisme et l’Islam qui bouleversa le destin de Jérusalem et du christianisme dès l’an 638, la conquête rapide du Machrek et du Maghreb nord-africain, jusqu’en Libye dans un premier temps.

Le Patriarcat orthodoxe de Jérusalem vient de publier le calendrier 2015 qui s’ouvre, comme chaque année, sur le Décret ou Achtiname accordé par le Calife Omar Ibn Al Khattab au Patriarche Sophronios de Jérusalem, garantissant la protection et le respect des Autorités de la foi musulmane aux communautés chrétiennes de Terre Sainte.

Nous continuons de vivre sur cet Edit qui n’est nullement pris en compte dans les soubresauts historiques de notre actualité.

La question est peut-être plus subtile : a-t-on conscience du tremblement de terre spirituel, théologique, moral, humain, culturel, voire civilisationnel que l’Islam naissant a provoqué au sein d’un christianisme qui affirmait et continue de croire qu’il marque « la plénitude des temps » ?

Voilà que de tribus, alors très proches des Juifs et des chrétiens locaux de l’époque, une foi à visée universelle émergea de ces terres de révélation.

Tout cela s’est manifesté en de véritables éruptions mentales dont les ondes de choc ne cessent de se répercuter jusqu’à nos jours et, sans doute, bien au-delà de nos générations.

Patience ! תודה על הסבלנות!