Holon, le 25 juillet.

Ma chère petite soeur,

Au Tribunal militaire de Yaffo se déroule actuellement le procès du jeune Elor Azria.

Tu te souviens des faits ?

Le 24 mars dernier, deux meurtriers se sont jetés, couteaux de cuisine au poing, pour saigner de jeunes soldats. Dans la lutte qui s’est ensuivie, le premier des deux agresseurs a été abattu, le second a été neutralisé et pendant que le Magen David Adom commençait à prendre en charge un jeune soldat victime de l’attaque, dans le désordre ambiant, un autre jeune soldat, camarade (ami ?) du premier, a laissé un instant le blessé pour venir mettre une balle dans la tête de l’assassin immobilisé au sol.

L’association B’Tselem qui n’en rate pas une a filmé, bien sûr. La totalité de l’attaque ? Je n’en sais rien et pour tout dire, j’en doute. Ou alors ça voudrait dire qu’ils savaient qu’une attaque allait avoir lieu ? Impossible. A moins d’être complices.

En attendant, la séquence qui circule commence avec une caméra braquée sur l’assassin neutralisé au sol et attendant patiemment qu’il se passe quelque chose. L’acte du môme en uniforme était assurément plus que n’en osait espérer le cameraman. Dont le fils Aouni, ce que c’est que le hasard quand même, a été arrêté précisément par ce soldat-là et pas un autre un mois plus tôt (le 2 février dernier) avant d’être relâché.

Déjà, c’est quand même un sacré coup de bol qu’il se soit trouvé là pile poil au bon moment, Imad Abu Shamsiyah dont le fils etc.. Quand je pense que neuf fois sur dix, le temps que j’arme mon portable, l’oiseau s’est envolé, la lune a été cachée par un nuage, le regard s’est détourné. Mais lui, non. C’est sans doute parce que lui est un professionnel. Sans doute aussi ce qui explique sa joie et le V victorieux que dessinaient ses doigts devant les caméras de la télé israélienne le jour de son témoignage à Yaffo. C’était indécent, mais compréhensible.

La société israélienne s’est embrasée. En attendant que la justice tranche, le soldat a été mis aux arrêts. Le jeune soldat est-il héros maudit (s’il pensait que l’assassin pouvait encore actionner une charge explosive) ou criminel (s’il avait compris que l’assassin était bel et bien neutralisé) ? Oui oui, c’est bien la question, même si elle semble largement dépassée dans les esprits et à ce jour, nul n’a la réponse. Le procès a commencé le 9 mai dernier au Tribunal militaire de Yaffo et deux mois plus tard, il est encore en cours.

Ça, à peu de choses près, ce sont les faits.

L’affaire a été déposée au pénal en France.

Comme si la France n’avait pas assez à faire à gérer sa boue.

Entendons-nous bien. Elor Azria est franco-israélien. Si un avocat opportuniste et irresponsable veut déposer une plainte au pénal en France, il en a le droit. C’est ça, aussi, la démocratie. Je m’étonne juste de n’avoir entendu personne, mais personne, reprocher à ce juriste son inconséquence et son manque de professionnalisme, parce que lui ne se pose aucune question métaphysique et le soldat, il l’a d’ores et déjà jugé. Par ailleurs, est-il bien opportun d’attiser les haines comme ça, cet avocat qui, soit dit en passant a été radié du barreau français, n’a-t-il vraiment trouvé en ce monde aucune autre cause plus utile à servir ? L’info sort étonnamment vite sur les sites de recherche.

Bon, ça c’était un aparté.

Je reprends.

Pour commencer par le commencement, je crois qu’il faut distinguer les faits et l’histoire de l’affaire proprement dite. Les faits, c’est inédit, on pense tous qu’on y a assisté. Le fin mot de l’histoire, on le connaît et il n’est pas glorieux. On a des imbéciles sanguinaires qu’on a réussi à persuader en plein troisième millénaire, que le “désenchantement politique” s’exprimait à la machette (et c’est quand on aura trouvé qui est ce “on” qu’on commencera à avancer vraiment), on a d’autres imbéciles, à priori pas sanguinaires, mais néanmoins convaincus qu’il faut trucider tous les premiers pour que le monde soit plus vivable et au milieu, une société qui aspire envers et contre tous à vivre en paix avec sa conscience. Autant dire qu’on n’a pas fini. D’autant, donc, qu’il y a l’affaire.

Et au commencement de l’affaire, il y a B’Tselem.

B’Tselem… The Israeli Information Center for Human Rights in the Occupied Territories, en d’autres termes le Centre israélien d’information pour les droits de l’homme dans les territoires occupés. Cette ONG israélienne a été créée en 1989 par des intellectuels, journalistes, juristes et autres députés… israéliens pour, comme son nom l’indique, pointer du doigt “par l’image” (c’est ça que ça veut dire en hébreu B’Tselem) “les violations des droits de l’homme dans les territoires occupés” pour, je cite toujours, “créer une culture des droits de l’Homme en Israël ».

La tâche est noble, certes, mais l’intitulé lui-même est litigieux, de même que le moyen, quant aux intentions, elles laissent perplexes. B’tselem n’est en aucun cas une association qui questionne, encore moins qui assiste ou qui répond, mais bien une qui pointe du doigt, qui dénonce. “Je les ai vus, ce sont eux”. Quand la lune montre le doigt, les imbéciles ne savent plus où donner de la tête…

Pour résumer, disons que notre cas est jugé d’avance, il s’agit juste d’apporter la preuve par l’image au postulat de départ qui est que l’état israélien viole les droits de l’homme. Tout bien, tout limpide. Non pas que le monde ait besoin de preuves, puisque notre cas est entendu depuis la nuit des temps, mais ceux-là n’ont rien trouvé de mieux à faire dans ce monde trop tranquille qu’enfoncer des clous dans la conscience du crucifié.

Admettons. Encore que… Pointer quelque chose par l’image au siècle de photoshop, c’est un rien un peu candide, non ? Et je ne parle même pas de la tentation facile de la mise en scène façon Actor studio qui a immanquablement suivi. A ce niveau-là, reconnaissons qu’on n’a pas été déçu, même si les premiers rôles sont un peu surjoués. Le décor est immuablement kaki et l’intrigue est toujours aussi convenue, mais on ne s’en lasse pas. Du grand cinéma.

Moi pour tout dire, si quelqu’un doit me donner des cours pour m’aider à me faire une culture des droits de l’homme, j’aimerais autant que mon professeur soit quelqu’un de sérieux et pas un figurant de série B. Mais bon. Pour une fois, toute proportions gardées et à l’insu du plein gré de sa mauvaise foi, il semble que B’Tselem va remplir une partie de sa mission dans ce qu’elle a de noble et permettre aux Israéliens (tous les Israéliens ?) d’interroger leur éthique militaire et leur morale civile.

A ce stade cependant, plusieurs points me heurtent. Hormis bien sûr le fait que nous soyons obligés d’avoir une armée, que cette armée enrôle nos enfants, qu’elle soit en activité quasi permanente (et que nombre d’imbéciles s’imaginent que ça nous fait plaisir) et donc, chagrin suprême, que nos enfants puissent avoir à décider s’il est ou non opportun de tirer sur un jeune à terre qui lui ne s’est probablement pas posé tant de questions.

Je me refuse à commenter la décision d’Elor Azria. Même (surtout) si j’ai vu ce film et si, immanquablement, je me suis fait les miens (de films). La justice est en cours et pour qu’elle reste libre, il faut la laisser faire son travail sans interférer.

Pour douloureuses qu’elles soient, les questions posées par le procès sont de celles qui élèvent les sociétés. Y avait-il oui oui non une raison vitale de neutraliser une deuxième fois l’assassin à terre ? Représentait-il encore une menace ? Il y a de fortes présomptions pour que non, mais alors le soldat a-t-il eu des raisons acceptables de méjuger ainsi la situation ? Et n’y avait-il pas moyen de neutraliser l’assassin sans le tuer ?

L’opinion publique délirante emballée répond allègrement à toutes ces questions d’une manière rien moins que rassurante.

Pour tout dire, le trouble m’a saisie dès le mois d’avril, quand j’ai reçu la première pétition. “Elor Azria est notre enfant.” Et j’ai pensé avec peine, oui, c’est vrai.

Ligne suivante. “Tu pourrais être à la place de sa mère.”

Mais non, je ne pourrais pas. Pas comme ça en tout cas.

Je veux dire que je pourrai probablement être à sa place, hélas, j’ai aussi des enfants soldats et je pleurerai sans doute aussi fort si le chaos ambiant entache un jour leur vie, mais je ne penserai sûrement pas que “mon fils n’a rien fait” si mon fils a tué un homme. Comment est-ce seulement possible ?

Pour certains déjà, notre soldat aurait fait justice. Désolée, mais non. Il a tué et la peine de mort n’est pas pratiquée en Israël. Donc si justice il a appliquée, en admettant que chacun se donne le droit de la faire, ce n’est pas celle qui a cours chez nous.

Ensuite ôte-moi d’un doute, ceux qui pensent le défendre en arguant qu’il a rendu “justice” sont bien les mêmes qui à chaque arrestation après chaque attentat s’indignent dans leur fauteuil, n’est-ce pas ? “Ça suffit de tirer dans les jambes, c’est la tête qu’il faut viser.” On l’a lue combien de fois cette phrase ignoble de juges moyenâgeux de comptoir ?

Ceux-là peuvent-ils rester en paix avec leur conscience et ne se sentir aucune responsabilité ? J’aimerais bien moi leur demander des comptes.

Moi-même qui fais la belle, là, chaque fois que je la lis cette phrase ignoble, je fais quoi ? Rien. Je m’excite seule dans mon coin et je passe à l’info suivante.

En clair, je ne me sens pas bien. Je n’établis aucune relation de cause à effet entre ces violences verbales et l’acte du soldat, parce que ça reviendrait à le juger avant la sentence, mais il n’empêche que ces phrases ne peuvent pas être sans conséquence.

J’ai peur de penser que nous sommes tous une belle bande d’irresponsables. Et que cet enfant, qu’il soit défini héros ou assassin est surtout une victime, la troisième, la deuxième est l’assassin assassiné et la première est le jeune soldat poignardé, de notre irresponsabilité consciente ou inconsciente, assumée ou pas, de nos querelles intestines, de nos doutes politiques et de nos incertitudes démocratiques.

Le procès actuel est sans conteste juste dans la forme, un homme a tué, il doit être jugé, qu’il y ait légitime défense ou pas, mais il comporte une injustice de fond dans le fait que le procès se déroule aussi à l’extérieur du tribunal et cela est inacceptable, d’autant que la pièce à charge, à savoir le film de B’Tselem a été rendu public et qu’en amont, des courants de pensée nauséabonds circulent et que tant que nous regarderons ce courant s’écouler sans rien faire, nous serons nombreux à partager la responsabilité de ses conséquences.

J’ai mal à la tête… J’ai dit que je ne garantissais pas les motivations de tous ces gens qui défilent et soutiennent Elor Azria. Dans la forme, ils me font peur et leurs arguments me heurtent mais dans l’absolu, ils ont mille fois raison de soutenir un de nos enfants que nous avons armé avant de l’envoyer garder nos frontières… Bien sûr que nos enfants ont besoin de notre inconditionnel soutien après que nous les ayons mis dans une situation si délirante et surréaliste.

Je ne sais plus quel écrivain israélien a écrit un truc dans le genre. Nos enfants, c’est comme si une sorcière s’était penchée sur leur berceau à la naissance en disant : tu vas naître dans une famille aimante, tu croîtras en grâce et en beauté, gavé de houmus et de bambas, tu seras choyé comme un prince et rien ne te sera refusé. Mais le jour de ton 18ème anniversaire, on te mettra un uniforme kaki, on te donnera un fusil et tu vas en chier.

Elle ressemble vraiment à ça la vie de nos enfants.

La femme enceinte israélienne est la plus pénible et la plus flippée qui soit. Soucieuse de la vie qu’elle abrite, elle se comporte comme si elle était un coffre fragile recélant un trésor à protéger à tout prix. Elle arrête tout. De fumer, bien sûr. De boire. Une femme enceinte israélienne ne touche plus une goutte d’alcool. Pas une goutte. La seule idée de crêpes au Grand-Marnier ou de Tiramisu la révulse. C’est bien simple, elle ne goûte même plus le kiddouch du vendredi soir. Elle arrête de manger aussi. Plus de fromages. Plus de poissons. Plus de légumes crus. Plus de fruits en salade. Plus de que sais-je encore.

Elle arrête de se soigner. Plus d’optalgine, bien sûr, mais plus de désinfectant non plus et plus de pommade d’aucune sorte. Plus d’homéopathie, on ne sait jamais. Plus de films d’horreur. Plus de techno, plus d’électro. Juste de la tendresse, du calme et de la douceur. La femme enceinte israélienne est un monument national, protégé comme un chef d’oeuvre en péril.

Pourquoi ?

Parce qu’elle héberge l’Enfant. Le roi du monde. Le seigneur de sa vie. Son âme. (Oui, oui, je parle bien du chovav hutspan qu’elle mettra sans honte sous Ritaline six ans plus tard.)

Gavé de houmus et de bambas, l’enfant est ainsi choyé comme un prince en tongs et rien, rien ne lui est refusé. Mais le jour de son 18ème anniversaire, tandis que s’estompent les derniers youyous, on lui met un uniforme kaki, on lui donne un fusil et il en chie. Incontestablement, il en chie.

Voilà où nous en sommes.

Quel gâchis.

Prends soin de toi, chérie.