On connait la vieille plaisanterie. En partant d’un sujet de dissertation imposant les éléphants comme thème, chacun va réagir selon son génie propre : le Français, « La vie amoureuse des éléphants » ; l’Américain : « Les éléphants et la richesse des nations » ; l’Allemand : « La philosophie des éléphants » ; le Juif : « Les éléphants et la question juive ».

Comme si, effectivement, l’avenir d’Israël comme de la Diaspora risquait d’être impacté par chaque événement d’actualité, et devait être analysé avec cette seule grille de lecture. Par effet miroir, aussi, les antisémites obsessionnels – fédérés à notre époque par un délirant « antisionisme » – vont eux aussi tout soupeser en miroir parfait : si ce qui arrive est jugé « bon pour les Juifs », c’était donc bien un complot ; si c’est jugé mauvais pour eux, alors bonne nouvelle et on peut sonner le tocsin.

Corollaire devenu inévitable pour ces grilles de lecture primaires : les seuls axes de force déterminant les équilibres géopolitiques ou économiques s’articulent autour des paramètres « Juifs » et « Musulmans »; et ce, avec une idée simple, ce qui fait le bonheur des uns ne peut faire que le malheur des autres, et vice et versa. Ainsi en est-il du fameux Brexit voté lors du référendum britannique il y a une dizaine de jours ; il a suscité sur la Toile des raccourcis bien affligeants, même si, et c’est heureux, les grands médias ne sont pas tombés dans des réflexions de caniveau. Je vous propose donc une série de liens pour alimenter la réflexion !

Bonne nouvelle : une brèche qui provoquera la débâcle

Thérèse Zrihen-Dvir tient un blog très riche en publications, et dont la ligne est tout à fait au diapason de la blogosphère juive francophone : à Droite toute ; « l’ennemi c’est l’Islam » (comprendre tous les Musulmans, dont il faudrait peut-être interdire la religion comme le réclame le site « Riposte laïque », dont des articles sont régulièrement repris) ; l’Union Européenne a choisi son camp, qui est celui des ennemis mortels d’Israël, etc.

Il ne faut donc pas s’étonner de cet éditorial au ton triomphant publié dès le lendemain du référendum. Extrait significatif : « Manque d’emplois, manque de fonds, islamisation, civils démoralisés par leur perte d’identité, par l’invasion de leur culture et la soudaine crainte de se voir avalés, par la dégringolade de leur histoire, de leurs sources, de tout ce qui était eux, et qui s’estompait dangereusement. »

Dans un autre article repris sur le même blog, Salem Ben Ammar – qui est un musulman ayant renié sa religion – écrit : « Le Brexit devrait être un avertissement pour tout l’Occident qui doit se prémunir contre le péril musulman s’il ne veut pas un jour disparaître sous ses coups de butoir (…) ».

Or oui, certes, le thème de l’immigration a servi d’argument aux partisans du Brexit, qui ont joué sur la peur d’une « invasion » après l’entrée d’un million de réfugiés en Europe l’année dernière, ou sur le vieux serpent de mer de l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne.

Oui mais, c’est oublier un peu vite que le ressentiment anti-européen s’adressait surtout aux travailleurs immigrés en provenance des pays de l’Est, polonais en particulier et bénéficiant du droit de libre circulation dans l’UE ; et c’est faire semblant d’ignorer que le Royaume Uni se situait en dehors des accords de Schengen, ce qui mettait le pays à l’abri des « invasions musulmanes » – car sinon, pourquoi la fameuse « jungle de Calais » ?

Gilad Atzmon, Brexit et oligarchie juive

Symétrique parfait de Salem Ben Ammar, Gilad Atzmon est un renégat juif intégral, pire encore un antisémite dont la virulence effraie les plus militants des antisionistes. On trouvera sur ce lien et pour ceux qui ne le connaîtraient pas encore, la biographie de ce répugnant personnage, né israélien et voué corps et âme à l’élimination totale du peuple juif, comme nation, peuple et religion assimilés au mal absolu. Qu’a-t’il pensé du résultat du référendum, lui qui est devenu citoyen britannique ?

Extrait de sa prose : « Les Britanniques ont voté contre l’immigration, les banksters, l’économie mondiale et la City ainsi que contre les deux partis qui ont favorisé cette catastrophe depuis des décennies. » Et voici le coupable : l’Oligarchie, juive par définition dans la plus pure filiation antisémite, des nazis à son ami Alain Soral. Selon Atzmon, l’Oligarchie a imposé le multiculturalisme par intérêt, et les électeurs britanniques se sont révoltés contre cela : mais qu’en pensent Thérèse Zrihen-Dvir et ses lecteurs ?

Thierry Meyssan se met à rêver !

Les résultats du référendum britannique ont plongé le maître complotiste dans un bonheur parfait: « Le Brexit redistribue la géopolitique mondiale », tel est le titre d’un article délirant publié le 27 juin sur son site, et où il se met à rêver : après avoir mentionné le désastre que fut, à ses yeux, l’effondrement de l’URSS il y a 25 ans, il prédit : « Dans un futur très proche, nous assisterons identiquement à la dissolution de l’Union européenne, puis de l’Otan, et s’ils n’y prennent garde au démantèlement des États-Unis. »

Rien que ça ! Et … c’est bon pour les Juifs ? Certainement pas, et Meyssan est vraiment heureux de dérouler ses prophéties bidon ; cet antisioniste enragé, rappelons le, a le gite et le couvert entre Damas et Beyrouth, et appelle Israël « la colonie juive de Palestine ».

« Brexit, gagnants et perdants »

Plus grossier que son maître spirituel, Alain Benajam représente le « Réseau Voltaire » en France. Se piquant d’économie, il a pondu un article sur son blog et que vous trouverez sur ce lien. Pour lui, ce qui s’est passé c’est le grand lâchage des méchants – et nuls – Américains par les Britanniques, qui vont jouer … la carte chinoise !

Extrait : « L’Union Européenne n’étant qu’une construction impérialiste étasunienne bâtie pour imposer une dette sempiternelle aux peuples d’Europe occidentale, ne présentait plus d’intérêts pour la finance anglaise ayant fait un choix pratique et fonctionnel pour l’avenir. Le divorce entre la nouvelle finance anglo-chinoise fondée sur une véritable monnaie fiduciaire et la finance Monopoly du dollar est consommé. »

Vous avez compris ? Demandez à Benajam, lui vous expliquera comment un complot de la City a permis de bourrer les urnes pour obtenir ce brillant résultat. Il vous expliquera aussi pourquoi quasiment tous les dirigeants financiers et économiques du Royaume Uni ont fait campagne pour le « non » au Brexit, tout en espérant l’inverse : dans le Royaume merveilleux des complotistes, le Mossad fait tuer des Juifs dans des attentats sous faux drapeau, alors tout est possible !

Un complot des USA et d’Israël

J’espère que vous n’avez pas le vertige, car nous allons prendre un autre virage : oui, le Brexit est mauvais, mais parce qu’il affaiblit l’Union Européenne – sous entendu, « qui était bonne pour les Musulmans ». Et ce vote est donc un complot des USA et d’Israël, analyse doctement un dignitaire religieux irakien et chiite.

Et maintenant, si on lisait des articles sérieux ?

Je serais vraiment malheureux, après cette série d’articles où le farfelu voisine parfois avec l’ignoble, de ne pas vous proposer d’autres lectures, et d’autres réflexions où les auteurs sont allés au fond des choses : ils existent aussi, et c’est heureux !

Ici même, sur le blog du « Times of Israël », le Rabbin Moshé Lewin s’est inquiété d’une Europe où les partis populistes prendraient de plus en plus d’importance. Connaissant parfaitement les défis auxquels sont confrontés en parallèle les cultes juif et musulman, il s’inquiète de « la défense des Mitsvot fondamentales, comme la Che’hita (abattage rituel) et de la Brit Mila (circoncision) qui font actuellement l’objet de sévères critiques. » Pour rappel et à l’attention des primaires prêts à voter pour le Front National en raison de son supposé pouvoir de résistance face aux menaces de l’Islamisme radical, ce parti remettrait en question de tels acquis.

Jacques Benillouche, lui, a analysé l’influence du Brexit sur Israël, de manière parfaitement équilibrée : il relève que l’Etat juif perd au sein de l’Union Européenne un de ses meilleurs soutiens ; mais que ceux qui considèrent que l’UE est devenue une puissance hostile, doivent se réjouir de son affaiblissement. Il souligne aussi un point important : l’Union permettait de « cadrer » ses membres, en les empêchant de prendre des positions trop extrémistes en matière de politique étrangère; et il imagine un scénario catastrophe, avec un Jéremy Corbyn – leader travailliste et antisioniste militant – entrant au 10 Downing Street.

Et si on concluait aussi en rappelant que, Juifs on non, nous sommes d’abord des citoyens des différents pays d’Europe ? Que nous avons le droit et le devoir de nous interroger sur ce qu’a fait de bien ou non l’Union Européenne, en oubliant les grilles de lecture simplistes et dont j’ai donné des échantillons ?

On peut aussi critiquer une construction européenne oublieuse de ses racines et des cultures qui l’ont précédée, et cela dignement et sans polluer le débat avec des délires obsessionnels. Heureuse du résultat du référendum, pro-Brexit et refusant que l’on accole aux électeurs qui l’ont voté l’étiquette infâmante de racistes et de xénophobes, l’excellente Natacha Polony a su le dire dans une chronique du « Figaro », reprise sur ce blog en lien. A lire aussi !