En ces heures où l’horrible assassinat de quatre fidèles juifs en prière dans une synagogue de Jérusalem fait l’objet de commentaires de presse venimeux qui expliquent ce drame par le « désespoir d’une population à laquelle les dirigeants israéliens refusent obstinément de donner l’Etat viable auquel ils ont droit », des amis chrétiens d’Israël m’ont demandé de les aider à répondre à cette accusation abjecte. Je le fais volontiers, même si, je les en préviens, il y faudra plusieurs articles.

Mais avant même d’entreprendre la tâche sisyphéenne de laver ce peuple des calomnies incessantes qui visent à le déshumaniser pour le mettre au ban des nations et délégitimer sa présence sur la terre de ses ancêtres, je crois indispensable de récapituler brièvement ci-dessous les événements qui ont entouré son retour progressif en ce lieu et déclenché une haine mortelle à son égard.

Après les décennies misérables d’une réhabilitation progressive, extrêmement pénible et souvent coûteuse en vies humaines [1] de nombreuses parties de la terre de leurs ancêtres – qu’aucune nation ne revendiquait alors –, les Juifs, qui avaient accédé à la citoyenneté dans les nations où ils résidaient, et bénéficiaient des droits civiques et politiques – que leur avait systématiquement déniés, au fil des siècles, une Chrétienté majoritairement antijuive, voire antisémite –, avaient mis leur courage, leur inventivité et leur esprit d’entreprise au service d’une espérance antique et tenace : revenir dans la patrie de leurs ancêtres afin d’y vivre et, pour certains, y pratiquer librement les commandements de la Loi et leurs coutumes sans être exposés sans cesse aux critiques voire aux moqueries des non-Juifs.

On notera que le sionisme n’avait pas de visées messianiques. Les Juifs venus vivre en Terre d’Israël (qu’on appelait déjà universellement « Palestine » [2]), n’aspiraient passionnément qu’à une chose : être une nation comme les autres, vivant en bonne intelligence avec ses voisins et contribuant au développement du pays et de la région.

On sait à quel point la réalité géopolitique a fait voler en éclats ces rêves idéalistes. En Terre sainte, le nationalisme juif [3] trouva très vite sur son chemin un nationalisme arabe déterminé et belliciste [4], qui ne tarda pas à proclamer sa volonté farouche de détruire l’entité juive, alors peu nombreuse et extrêmement vulnérable, laquelle, dès lors, mit tout en œuvre pour accéder à la condition étatique. C’est l’origine du sionisme politique [5].

Dans le premier quart du XXe siècle, eut lieu un conflit sanglant qui dévasta l’Europe et coûta des millions de vies [6]. Il se solda par la défaite de l’Allemagne et lui valut d’être condamnée à des réparations ruineuses [7] qui furent à l’origine d’une aspiration allemande à la revanche [8].

La misère qu’engendra cette situation alimenta un nationalisme pangermanique qui, en quelques décennies, fraya la voie au futur dictateur nazi Hitler. Rapidement, l’Allemagne se réarma et se militarisa à outrance pour assouvir son appétit inextinguible d’expansionnisme [9].

S’ensuivit une série de conflits et de conquêtes territoriales qui menèrent inexorablement à une conflagration mondiale (1940-1945) et s’achevèrent par la défaite totale de l’Allemagne [10].

Entre temps, comme on le sait, eut lieu le drame de la Shoah [11], dans une relative indifférence européenne et américaine qui tenait plus à l’égoïsme national et au protectionnisme économique qu’à un antisémitisme militant, mais concourut au même résultat : l’extermination de plus de six millions de Juifs.

Il est bien connu que les lendemains de guerre sont propices aux espoirs les plus fous. Pour leur part, les sionistes (qui étaient loin d’être en grand nombre alors) étaient convaincus que l’horrible hécatombe de deux tiers des Juifs de la diaspora inclinerait les nations à accorder à leur peuple un État sur une partie au moins du territoire de leur antique patrie.

Depuis, des voix n’ont jamais manqué pour affirmer, sans preuve, que ce drame avait joué en leur faveur dans la décision finale de l’ONU de partager la Palestine entre les Arabes et les Juifs [12].

Les pays arabes, quant à eux, refusèrent en bloc ce partage et déclenchèrent une guerre qui eût pu être fatale au jeune État juif, faiblement armé et encore insuffisamment organisé, qui l’emporta néanmoins, quoique à grand-peine, sur les armées arabes coalisées [13]. S’ensuivit un exode de populations qui fut à l’origine du problème des réfugiés arabes [14].

Durant les deux décennies suivantes, Israël fut en butte à des attaques de groupes armés arabes, puis à des tentatives de déstabilisation, d’intimidation et de provocations militaires de la part de pays arabes puissants (Égypte et Syrie surtout) [15], qui aboutirent finalement à la Guerre de 1967 dont l’issue fut favorable aux forces israéliennes [16]. La victoire-éclair de l’État hébreu lui aliéna le soutien de la France, qui tenait absolument à maintenir l’équilibre entre les forces arabes et israéliennes [17].

Entre temps, la Ligue arabe avait créé, en 1964, un mouvement nationaliste dont le but était de libérer la totalité de la Palestine mandataire [18].

Mais en 1969, suite à la débâcle des pays arabes lors de la guerre des Six Jours, ce mouvement fut pris en main par Yasser Arafat [19], qui le transforma en une organisation politique et paramilitaire dont Israël pâtit considérablement.

Longtemps traité avec mépris par Ariel Sharon, puis farouchement combattu en tant que dirigeant terroriste, Arafat, grâce à ses dons de propagandiste roué et à son art consommé de l’instrumentalisation des médias et des institutions internationales, finit par acquérir une stature d’homme d’État. Il réussit même à faire de l’OLP le seul représentant du peuple palestinien [20].

Le dernier conflit d’envergure sur un champ de bataille entre les pays arabes et Israël fut déclenché le 6 octobre 1973, jour de la fête de Kippour [21], par des forces arabes coalisées qui attaquèrent par surprise l’État hébreu.

Il s’en fallut de peu qu’Israël ne soit vaincu, et il ne l’emporta qu’au prix de lourdes pertes en vies humaines et d’un affaiblissement de son économie.

L’événement mit à mal le mythe de l’invincibilité israélienne et déstabilisa profondément non seulement les Juifs du pays mais la Diaspora elle-même. Considéré comme une victoire par le monde arabe, ce conflit galvanisa les factions palestiniennes qui passèrent rapidement à l’opposition ouverte, ponctuée d’opérations terroristes de plus en plus fréquentes et meurtrières.

Vers la fin des années 1980, ce mouvement, d’abord spontané et relativement limité, commença à s’étendre comme une vague de fond. Il prit d’abord la forme d’un soulèvement populaire, non armé mais violent. Les jets de pierres auxquels recouraient les manifestants firent de nombreux blessés parmi les forces de l’ordre israéliennes, qui avaient ordre de ne pas faire usage de leurs armes.

Appelée « guerre des pierres », cette révolte prit bientôt le nom d’Intifada [22]. Elle fut largement couverte (et célébrée) par la presse internationale, savamment instrumentalisée par la propagande pro-palestinienne, encore à ses débuts mais déjà efficace car acceptée sans examen critique, voire avec connivence, par les correspondants de presse avides de scoops photographiques, dont certains « fabriqués » de toutes pièces.

Le célèbre cliché d’un adolescent palestinien armé d’une fronde, faisant face à un char israélien, fit le tour du monde et devint le symbole de l’impuissance d’une « population civile sans armes face à une puissante armée d’occupation ».

Plus symbolique que militaire, cette première insurrection causa un tort considérable à l’image d’Israël et à celle de son armée dont le comportement avait jusqu’alors une réputation de haute moralité.

Une nouvelle révolte éclata fin septembre 2000. Elle connut plusieurs épisodes, échelonnés sur plusieurs années, et prit la forme d’une guérilla ouverte contre la police et l’armée israéliennes. Les attentats meurtriers visant les civils israéliens se multiplièrent.

Selon des sources fiables, « les affrontements ont fait 5 580 morts, dont 4 458 Palestiniens, et 1 045 Israéliens ». Pour avoir une idée du tournant radical généré par cette insurrection de longue durée, il faut lire attentivement les dossiers que lui consacre Wikipédia [23].

Depuis, l’Intifada est devenue une composante idéologique et tactique essentielle de l’affrontement entre l’entité palestinienne et l’État d’Israël. Elle fait partie intégrante de l’arsenal de la lutte psychologique que mènent ses dirigeants, qui en brandissent périodiquement la menace, exerçant ainsi un chantage permanent pour orienter les pourparlers de paix dans le sens voulu par eux, au mépris des règles les plus élémentaires de la négociation.

Ce bras de fer illustre une situation ubuesque, qui permet à la partie défaite, considérée comme « victime », d’exiger du vainqueur, considéré comme agresseur voire criminel de guerre, qu’il cède sur presque tous les points aux exigences du vaincu.

Ayant vécu en Israël durant une dizaine d’années, je comprends la frustration de la population palestinienne, mais je ressens également la détresse du peuple israélien, constamment condamné par des États qui n’ont jamais été confrontés à la situation intenable qui est la sienne, honteusement lâché (et lynché) par des instances internationales partisanes, et de plus en plus dénigré par une opinion publique mondiale soumise à une propagande qui ne prend même plus la peine de cacher sa haine viscérale de l’État juif, maquillée en antisionisme prétendument vertueux.

Ce constat affligeant ne m’empêche pourtant pas d’être convaincu de la possibilité d’une cohabitation pacifique sur une même terre, de deux peuples aux aspirations et aux ambitions divergentes et concurrentes.

Elle serait en effet possible si les dirigeants palestiniens n’avaient opté pour la politique du pire, à savoir le refus de toute concession dans les négociations et le choix de la violence aveugle et de l’assassinat pour obtenir, par la terreur et le chantage ce que ni le droit international, ni le simple sens commun ne devraient jamais permettre de leur accorder.

(À suivre)

Menahem Macina

[1] Cette remise en valeur de la terre s’opéra par étapes au fil des premières Alyot qui s’échelonnèrent entre 1881 et 1948, avant la création de l’État, et se poursuivirent ensuite en plusieurs vagues.

[2] Voir l’article « Palestine » sur Wikipédia ; Abbé Alain René Arbez, « Les Palestiniens – D’où viennent-ils? Que veulent-ils? » ; Menahem Macina, « Judée ou Palestine ? La preuve par les écrits chrétiens » ; Nicolas Baguelin, « La Palestine, pays de Jésus ? » ; etc.

[3] A ce propos voir l’intéressante conférence, intitulée « Le nationalisme juif », faite par Bernard Lazare à l’Association des Étudiants israélites, le 6 mars 1897.

[4] Sur ce mouvement, en général, voir l’article de Wikipédia : « Nationalisme arabe ».

[5] Voir l’article « Sionisme » sur Wikipédia.

[6] Il s’agit de la « Première Guerre mondiale (1914-1918) ».

[7] Voir l’article « Réparations de la Première Guerre mondiale », sur Wikipédia.

[8] Voir l’article « Revanchisme », de Wikipédia.

[9] Voir les articles « L’expansion allemande avant la Guerre » ; « L’expansion allemande pendant la Guerre » ; « Le Lebensraum nazi », etc.

[10] Voir l’article « Seconde Guerre mondiale », de Wikipédia.

[11] Cet événement est extrêmement documenté et les références sont trop nombreuses pour être citées, je me limite donc à renvoyer à l’article Shoah, de Wikipédia.

[12] Voir Wikipédia, Plan de partage de la Palestine, et la page Web du site de l’ONU, intitulée « Le plan de partage et la fin du Mandat britannique ».

[13] Sur ce conflit, voir les articles suivants de Wikipédia: « Protagonistes de la guerre israélo-arabe de 1948 » ; « Guerre civile de 1947-1948 en Palestine Mandataire » « Guerre israélo-arabe de 1948-1949 », sur Wikipédia.

[14] Voir les articles « Exode palestinien de 1948 » ; et « Réfugiés palestiniens ».

[15] Voir la partie intitulée « Situation géostratégique précédant le conflit (1956-1967) », de l’article « Guerre des Six Jours », de Wikipédia.

[16] Voir l’article « Guerre des Six-Jours », de Wikipédia.

[17] Consulter à ce propos l’article de Wikipédia : « Relations entre la France et Israël ». Concernant l’attitude vengeresse du général de Gaulle, qui n’avait pas supporté que le « peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur » ait osé contrevenir à ses directives, voir, entre autres : Raymond Aron, De Gaulle, Israël et les Juifs, Plon, Paris, 1968, et Andrada Crețanu, La Guerre des Six Jours à travers le discours de Charles de Gaulle.

[18] D’où son nom : Organisation de Libération de la Palestine, plus connue sous son acronyme : OLP.

[19] Voir l’article « Yasser Arafat », de Wikipédia.

[20] A ce propos Wikipédia fait remarquer que « l’identité nationale palestinienne s’est affirmée progressivement depuis le début du XXe siècle, et s’est essentiellement précisée au cours du conflit israélo-arabe, à mesure que celui-ci se poursuivait sous la forme d’un conflit israélo-palestinien ». La même encyclopédie électronique populaire consacre à la question complexe de l’identité palestinienne une page intitulée : « Palestiniens », qu’il est utile de consulter pour comprendre comment s’est formée cette identité.

[21] D’où son appellation de « Guerre du Kippour ».

[22] Terme arabe qui signifie « révolte », mais me paraît mieux rendu par « insurrection ». Cette Première Intifada, débuta en décembre 1987.

[23] Voir, en particulier et entre autres, les articles « Seconde Intifada » et « Conflit israélo-palestinien ».