Pour commenter la dernière trouvaille du clan Bouteflika afin de le maintenir au pouvoir, les formules fusent dans les réseaux sociaux. «Vous ne voulez pas d’un cinquième mandat, le quatrième sera prolongé». Avec cette nette impression que le pouvoir s’est livré à un micmac institutionnel pour s’éviter les grandes ruptures portées et exigées pacifiquement par les manifestations populaires algériennes. A défaut d’annoncer son retrait pure et simple de la vie politique, Bouteflika, lourdement handicapé par la maladie, se propose de gérer une période transitoire et d’organiser lui-même sa succession.

Cette insistance à rester aux commandes du pays malgré les grands obstacles qui se dressent devant lui donne raison à tous ceux qui affirmaient que sa principale motivation dans ce dernier combat est son inébranlable volonté de mourir président de la République et bénéficier ainsi de funérailles internationales. Ce caprice obsessionnel domine tout le reste, quitte à faire courir aux pays les risques de grandes déchirures.

Avant les manifestations, ce dessin allait de soi en se disant que ceux qui ont accepté le quatrième avaleront facilement la couleuvre du cinquième,. Après l’explosion populaire, le clan Bouteflika s’est trouvé dans l’obligation de ruser pour maquiller une sorte de crise. Ce fut fait en deux temps majeurs qui décrivent les peurs et les fissures du système censé porter les fondations de cette stratégie.

Le premier acte fut un engagement de Bouteflika fut un engagement de Bouteflika à participer à ces élections présidentielles et une promesse qu’au bout d’un certain temps d’organiser une conférence nationale autour d’une nouvelle constitution et des élections présidentielles anticipées. Bouteflika s’engage fermement à ne pas y participer. Ce que les Algériens avec leur légendaire humour noir ont traduit dans les réseaux sociaux par cette formule lapidaire « Donnez moi un cinquième mandat et je m’engage à mourir avant le sixième ».

Le second acte intervient avec le retour mis en scène de Bouteflika en Algérie après deux semaines de soins dans un hôpital suisse. Avant la date fatidique du 14 mars, date de validation par le conseil constitutionnel des candidatures, Bouteflika sort de sa manche une carte maîtresse. Son retrait de cette élection présidentielle, le report de celle-ci doublé d’un grand remaniement gouvernemental.

Il renonce à son cinquième mandat mais s’impose comme le grand ordonnateur de la transition qui peut aussi bien durer quelques mois ou quelques années. La promesse d’une nouvelle constitution soumise à un référendum, autant d’actes politiques destinés à donner l’illusion que la succession s’organise dans une atmosphère apaisée et sous contrôle. Mais tout cela se passe alors que Bouteflika conserve son poste de président et s’octroie au passage une prolongation de mandat pas forcément constitutionnelle.

Bouteflika a donné cette impression de céder certes sous le poids des manifestations populaires et déterminées mais aussi à cause des dissensions de sa clientèle de base qui commence à s’effriter et à prendre ses distances. Les structures de représentations des Moujahidines, des patrons, des juges, des avocats, des journalistes, des syndicats notamment le plus influent l’UGTA, ont tous par leurs hésitations participer à peser sur la balance du retrait.

Même l’armée, d’habitude si taciturne, a eu quelques états d’âmes comme en témoigne le dernier discours de son patron, Ahmed Gaid Salah, qui après avoir formulé des menaces claires s’est mué en grand séducteur du peuple au point d’annoncer qu’il comprend ses préoccupations.

À l’international, la France, qui s’était distinguée tout au long de ces manifestations aux allures de « dégagisme » face à un système corrompu et népotique par un silence hésitant, contrainte qu’elle était dans son expression à l’égard de l’Algérie par sa relation complexe et effervescente avec ce pays, a été la première à se féliciter de l’abandon de Bouteflika du cinquième mandat et à souhaiter que la feuille de route proposée puisse assouvir les désirs des Algériens.

« Je salue la décision du président Bouteflika qui signe une nouvelle page » dans l’histoire de l’Algérie, n’a pas manqué de réagir le président français Emmanuel Macron depuis Djibouti, appelant à une « transition d’une durée raisonnable ».

Aujourd’hui, la grande inconnue de cette équation algérienne réside dans l’ampleur que prendront les manifestations des Algériens: Vont-ils se contenter de ce recul en trompe l’œil opéré par le régime de Bouteflika pour mieux se maintenir au pouvoir où vont-ils donner un coup d’accélérateur à leurs revendications et exiger que Bouteflika quitte le pouvoir à la fin légale de son mandat ? De la nature même de ces comportements dépendra les réactions de l’armée et des forces de l’ordre. Ce qui est en jeu aujourd’hui n’est ni plus ni moins que la paix civile en Algérie.