Bo, viens au cœur du mal, Je suis là.

Pour une fois, je vous invite à une incursion dans mon domaine de rabbin, mon fonds de commerce en quelque sorte… Mais vous verrez que la Torah n’est jamais loin de l’actualité. C’est sur le premier verset de la parasha Bo que nous lisons cette semaine que je voudrais attirer votre attention et notre réflexion.

Au chapitre 10 du livre de l’Exode, nous lisons (10:1) : ויאמר יהוה אל משה בא אל פרעה כי-אני הכבדתי את לבו ואת לב עבדיו למען שתי אתתי אלה בקרבו « L’Eternel dit à Moïse : va vers le Pharaon, car J’ai endurci son cœur et celui de ses serviteurs afin d’accomplir au milieu d’eux Mes prodiges ».

Certains de nos commentateurs ont fait justement remarquer que le verbe bo ne veut pas dire « va », mais « viens ».

Evidemment la plupart des traductions rendent ce verbe par « rends-toi » ou « va » vers Pharaon. Ce n’est le cas ni de Chouraqui, ni de Dhorme qui maintiennent : « Viens vers Pharaon » au risque d’une incohérence syntaxique du français.

Qu’est-ce que les commentateurs tirent de cette anomalie du texte hébraïque qui aurait dû logiquement dire : lekh el Pare’o, va vers Pharaon ? Ils avancent une idée extrêmement audacieuse, à savoir que Moïse était tellement effrayé de devoir rencontrer le maître de l’Egypte que Dieu est entré dans le Pharaon et c’est de là qu’il a appelé Moïse afin de le rassurer. Lui disant : ne crains pas d’aller trouver ce souverain tout-puissant, Je suis à ses côtés, Je suis en lui !

Que pouvons-nous comprendre de cette exégèse pour le moins hétérodoxe ?

Tout d’abord, il faut savoir que l’interprétation des textes, qui est une constante dans le judaïsme, est seule capable de transcender des concepts et des situations qui peuvent choquer les lecteurs modernes d’un vieux texte que nous sommes.

L’exégèse est indispensable à une religion équilibrée, faute de quoi, elle se limiterait à un littéralisme inquiétant et dangereux comme nous voyons chez les « fous de Dieu » de toutes les époques.

Se rapportant à notre texte, l’exégèse que je viens de citer veut nous dire que, pour débusquer le mal, pour libérer un peuple de la servitude, il était nécessaire que Moïse soit, en quelque sorte, accompagné par Dieu, et même qu’il puisse Le rencontrer au sein de la fournaise.

Il ne pouvait affronter la personne du terrible Pharaon s’il ne trouvait en lui quelque chose de Dieu. Il ne pouvait engager un dialogue avec l’incarnation du mal s’il n’y décelait un peu de divin.

Tant il est vrai que l’homme, même le plus dégénéré, est porteur de l’image de son Créateur.

Certes le cœur de Pharaon est endurci (et Dieu en rajoute encore). Pour autant, Moïse n’osera l’affronter que s’il perçoit, ne fut-ce qu’une minuscule étincelle d’humanité.

Cette étincelle ne surviendra que lorsque le roi d’Egypte, le dieu pour son peuple, aura vu mourir son fils premier-né lors de la dixième plaie qui s’abat sur le pays et qui touche indistinctement tous les Egyptiens.

Et pour aujourd’hui ? Où est Dieu ? Vers qui nous tourner pour obtenir justice ? Y a-t-il du divin dans cette société qui semble avoir fait reculer les limites du mal et de la cruauté ?

Un responsable communautaire juif, au moment de l’affaire du carmel d’Auschwitz (qui empoisonna les relations judéo-chrétiennes entre 1984 et 1993), avait dit, pour justifier qu’aucun établissement religieux ne soit installé sur le site du camp d’extermination, qu’à l’époque de la Shoah,
« le ciel était vide », autrement dit Dieu en était absent.

Je ne reviendrai pas ici sur la question lancinante : « Où était Dieu pendant la Shoah ? », à laquelle il conviendrait d’ailleurs d’ajouter cette autre question : « Où était l’homme alors ? »

Ce que je voudrais retenir, c’est qu’il y a des moments tragiques où nous sommes fondés à nous questionner sur la présence ou non de Dieu ; et si l’on n’est pas croyant sur la persistance ou non des valeurs fondamentales d’une société humaine.

Et c’est peut-être là qu’il faut vaincre nos peurs d’affronter le mal pour le dénoncer et l’extirper. Il ne nous faut surtout pas démissionner et baisser les bras.

Moïse a connu cette tentation à plusieurs reprises, tellement sa mission lui semblait inaccessible.

La première fois, Dieu S’est manifesté à lui au sein d’un buisson ardent qui ne se consumait pas.

La deuxième fois, Il lui a donné pouvoir d’accomplir des actes de magie afin d’affronter les devins et magiciens du Pharaon.

La troisième fois, c’est ici, dans la parasha de cette semaine, où Dieu exorcise la crainte de Moïse en l’appelant du sein de la fournaise.
« Viens, Je suis dans le cœur de Pharaon, n’aie pas peur ! »

À nous qui, à juste titre, craignons de nous confronter au mal, à la violence, à la barbarie, que dit Dieu ?

N’ayez pas peur, continuez de vivre normalement face à des individus qui sont en-dehors de la norme.

Ne leur donnez pas la victoire en cessant de vivre selon vos valeurs, ces valeurs héritées du message des grands prophètes de jadis : Moïse, Elie, Isaïe, Jérémie, Ezéchiel, et jusqu’à Malachie ; mais aussi Socrate, Bouddha, Jésus, Mahomet ; et plus près de nous Gandhi, Martin Luther King, Nelson Mandela.

Bien sûr, il faut se protéger au maximum des criminels et lutter contre leur cynisme, leur cruauté et tout l’arsenal qu’ils mettent en œuvre pour détruire notre société, et cela avec les armes de notre démocratie qui semblent bien dérisoires en face de leur absence totale de moralité et d’humanité.

Mais parallèlement, nous devons, plus que jamais, affirmer notre détermination, notre solidarité, notre amour du prochain.

C’est vrai, c’est un combat inégal, mais au moins il ne nous dénature pas, et il ne risque pas de nous faire oublier ce que c’est que
l’homme : une créature à l’image de Dieu.

Nous voulons croire que c’est la persistance à bien agir qui aura raison de la tornade malfaisante qui s’abat sur le monde tout entier.

Les assassins de tous bords ne tiendront pas le haut du pavé si nous restons fidèles à nos conceptions de la vie basées sur des mots aussi simples et beaux que liberté, égalité, fraternité.

Daniel Farhi.