Je retrouve Waleed dans un petit restaurant Italien à Saint-Germain des Prés.

« Son quartier préféré de Paris ». De France même, peut-être…

Entre une bouchée de pizza, une gorgée de Chianti, il me demande :

« Alors ? Qu’est-ce-que tu as le plus aimé dans mon livre ? 😉 »

Il sait que je l’ai lu d’une traite, l’avant-veille et que je suis de ces personnes qui le comprennent. Entre les lignes.

Pas besoin d’essayer de me convaincre, de m’expliquer, de me traduire ce qu’il sait du monde arabe, des sociétés dictées par la Charia et le fondamentalisme religieux.

Waleed a débarqué en 2012 à Paris de Qalkilya, en Territoires Palestiniens, Cisjordanie, à quelques encablures de Kfar Saba et Nathanya, les Israéliennes.

Il revient de loin. De très loin.

Cette évasion vers la France, il la doit à Michèle Alliot-Marie qui s’est penché sur un des nombreux mails et appels au secours de ses amis, pendant son année de détention dans les geôles, commissariats, casernes et autres bâtiments officiels de l’Autorité Palestinienne.

Son histoire l’a émue et elle a fait en sorte de lui organiser l’asile politique en France, à Paris.

De ses notes griffonnées au cours des longues journées dans les sombres cellules de ses tortionnaires, du fin fond de sa mémoire vive et éclairée, il fera un manuscrit qui deviendra un livre.

Ça n’a pas été évident.

Son arrivée à Paris lui réservera l’ultime surprise : celle de trouver l’éditeur qui serait d’accord de publier son livre « dans son intégralité ».

« Nous ne pouvons pas publier ce passage … »

« Mais pourquoi ? »

« Nous allons choquer nos lecteurs… Ils n’y comprendraient plus rien. Vous savez, ici, nous luttons pour les droits des Palestiniens, le droit à la liberté des citoyens de confession Musulmane de pratiquer leur religion comme ils l’entendent, les droits de l’homme, les droits de la femme, les droits des garçons de café, les droits des éditeurs…. »

« Mais…. ? Ce que j’ai écrit est pourtant vrai ! C’est ce que j’ai vécu ! Vous ne voulez pas que je parle des Salafistes en Palestine ? Pour-
quoi ? »

C’est Grasset qui a fini par craquer.

L’un des écrivains de la maison, de culture Musulmane et arabophone, a lu et validé le manuscrit de Waleed auprès de l’éditeur.

Un ami Franco-Libanais a traduit, en respectant à la lettre, sur la demande de Waleed, les 240 pages de ce témoignage rare, pour ne pas dire unique.

Le style est là. La chronologie des évènements. Le suspens, l’émotion, le rythme.

Tout s’enchaîne comme si nous vivions ce cauchemar avec lui, dans son ombre, à ses côtés.

L’écriture de son blog « Ana Allah », la tenue de ses pages Facebook, ses réflexions autour de l’islam, du Coran, de son presque-pays, la Palestine.

La scolarité à Qalkilya, au lycée public de son quartier, là où l’étude coranique comptait comme matière la plus importante, loin devant les mathématiques, les sciences, l’histoire et la géographie, où il n’était pas question, bien entendu, d’un Etat voisin, du nom d’Israël.

Ses études à l’Institut Américain de Jénine où il se perfectionne en informatique, puis les cours qu’il commença à promulguer, à ces jeunes Palestiniens, épris de doutes au sujet de ce professeur beaucoup trop investi à leur transmettre ce savoir, non coranique.

Son travail à la banque, en tant qu’informaticien, puis ses réflexions, ses pensées, ses écrits. Encore et encore, sur l’islam, sur le Coran, sur la société qui l’entoure.

Puis l’arrestation, un soir, dans un cyber Café de Qalkilya.

La descente aux enfers des « prisons d’Allah », ces « renseignements » obtenus par les services des Renseignements généraux Palestiniens maladroitement recherchés, sachant à peine se servir d’internet, d’un ordinateur mais maniant le fouet, la Kalach et la violence à merveille.

Si nous sommes attablés aujourd’hui à Paris, lui et moi, c’est que la fougue, la détermination, l’entêtement et l’intelligence de Waleed ont eu raison de ses bourreaux.

La question que nous nous posons désormais est : « Comment le public français va accueillir son histoire ? »

Comment faire avaler à tant de ces inconditionnels sympathisants de la cause palestinienne, à l’intelligentsia parisienne, au fleuron de la pensée de gauche à la sélection surnaturelle des causes et des idées, aux « jeunes des banlieues », aux éternels utopistes, (optimistes ! vous rétorqueront-ils en chœur), aux Parisiens de Saint-Germain des Prés, aux lecteurs de Mediapart, aux festivaliers de la Côte d’Azur qui n’aiment le cinéma israélien que dans ses crises d’autocritique les plus virulentes, à tous les Charlie du Dimanche et les renfrognés de la saucisse casher la semaine, à tous les amateurs de quenelles…. ?

Telle est la grave question que se pose Waleed.

Il allume une énième clope, s’esclaffe de rire, en anglais, en arabe du Proche-Orient, lorsqu’il évoque Barbès, la Place Clichy et Saint-Denis, où il a assisté, récemment, à un match de foot, entre « jeunes des banlieues ». Les Burkas, les Djellabahs, les prières de rue, les cervelles lessivées avec lesquelles il a tenté d’échanger.

Les pseudos activistes de la cause palestinienne, des femmes, pour la plupart, le regard acéré, la verve et l’émoi faciles, ne parlant ni l’arabe ni l’anglais, ayant visité « deux fois » la Palestine, escortée par des ONG.

Son programme est simple pourtant.

Il tient en trois étapes :

1/ Révolutionner les mentalités dans les pays arabes.

2/ Vivre et laisser vivre.

3/ La paix dans le monde.

Serez-vous de son combat ?

Merci d’avance pour lui.

Il le mérite.

« Blasphémateur – Les prisons d’Allah »Walled Al-Husseini, Grasset 2015