« Excusez-moi, il n’y a pas de traduction. »

En pleine conférence de presse entre Mme Merkel et M. Netanyahou, la première question d’un journaliste israélien fut le point de départ d’une mini scène assez absurde, où l’on a pu voir la chancelière retirer et remettre son oreillette plusieurs fois, le Premier ministre israélien essayait de cacher sa gêne, tout cela dans un désordre certain, jusqu’au moment où un serviable bilingue est venu mettre fin à l’incompréhension.

Quelle est donc cette langue que le journaliste a employée en plein milieu de l’hôtel King David, au cœur de Jérusalem, et qui a mis tout le monde si mal à l’aise ?

L’hébreu tout simplement.

Il est vrai que l’irruption soudaine de la langue officielle de l’Etat a surpris tout le monde. Le Premier ministre n’avait jusqu’alors utilisé que l’anglais.

Et ce choix de Netanyahou est, à mes yeux, extrêmement choquant et regrettable.

« Tout cela est bien anecdotique, penseront certains. Netanyahou parle parfaitement anglais et s’est exprimé sans aucun problème dans cette langue. Occupé qu’il est par la situation à Gaza, le danger iranien et la gestion du pays, il n’a pas de temps à perdre avec des questions linguistiques. »

Il n’en est rien.

Tout d’abord, Mme Merkel a, elle, parlé uniquement allemand, et les services du protocole ont réussi à organiser sans problème une traduction simultanée. A priori, la même chose aurait pu être faite sans trop d’efforts pour l’hébreu. Et surtout, que le Premier ministre israélien, dans un événement organisé en Israël, préfère l’anglais à la langue du pays, et ce n’est pas la première fois que cela lui arrive, est une insulte à tout ce qu’a été le sionisme et aux fondements même de l’Etat juif.

L’hébreu est un pilier fondamental de l’histoire sioniste. « Chaque mot en hébreu est l’écho de la nation toute entière » disait Nahum Sokolov. Avant lui, après lui, nombreuses sont les figures du sionisme qui ont considéré que la langue était un élément central de la renaissance de la nation juive. Ben Yehuda, Bialik, Klatzkin, Brenner, voilà autant de personnes, parmi d’autres, qui étaient intimement convaincues que le cœur du sionisme était de créer les conditions pour que puisse se développer une vie purement en hébreu. Et pour eux cela était plus important encore que de savoir quelles collines de Judée ou d’ailleurs seraient sous contrôle israélien.

Dans les années 1920 et 1930, de jeunes pionniers se sont battus, au sens le plus physique du terme, pour que la langue hébraïque soit celle utilisée parmi les Juifs vivant sur la terre d’Israël, et non pas le yiddish ou l’allemand. Après la création de l’Etat, les nouveaux immigrants issus d’Europe ou du Maghreb, d’Irak ou de Roumanie, de France ou d’Afrique du Sud ont tous dû apprendre l’hébreu, à la fois condition et signe de leur intégration dans la société israélienne.

En bref, l’hébreu est au cœur du projet sioniste depuis la naissance même de ce projet. C’est à la fois le lien entre toutes les communautés qui font la société israélienne et le symbole de l’identité du jeune pays. D’ailleurs, la renaissance de cette langue est l’un des motifs de fierté au sein de la population israélienne qui revient régulièrement, et ce non sans raison.

Nous vivons aujourd’hui sur une planète mondialisée, où l’anglais a une position dominante indéniable. Israël n’échappe pas à la règle, de ce point de vue, et est de plus en plus perméable à la langue globale. Symboliquement, la décision de l’université hébraïque de permettre à ses étudiants de publier leur thèse en anglais, et les débats qu’elle a suscités, sont venus rappeler que pour s’intégrer dans un certain nombre de réseaux internationaux, il fallait se soumettre à la langue de Shakespeare.

De même, alors que l’on se moque souvent de l’anglais faible de nombreux dirigeants français, la maîtrise impressionnante de cette langue par Netanyahou est un point positif certain. Cela lui permet de faire facilement des entretiens pour les médias internationaux et d’être compris sans interprète à l’ONU.

Mais il y a des limites à tout. Exiger que le Premier ministre de l’Etat d’Israël, celui-là même qui a fait passer cet été une loi faisant de l’hébreu l’unique langue officielle du pays, l’utilise lors d’une conférence de presse organisée à Jérusalem, est un minimum. Et le fait même que ce ne soit pas une évidence pour Netanyahou est en soi scandaleux.

L’hébreu, son histoire et son destin, sont au cœur de l’identité israélienne. Le Premier ministre d’Israël, qui se dit nationaliste au point de faire voter des lois sur le sujet, fait preuve de mépris vis-à-vis de cette identité lorsque, sur le sol national, lors d’un événement officiel, il préfère flatter son ego et montrer ses talents en anglais plutôt que d’utiliser la langue qui fonde l’existence même du pays.

Car défendre Israël ce n’est pas seulement lutter contre ses ennemis, c’est aussi protéger les éléments qui structurent la vie nationale de la société israélienne. L’hébreu en est un des plus importants et il mérite plus de respect que ce qu’a fait Netanyahou ce jeudi.