Bien ou mal ce vote exprime la volonté des Israéliens de continuer avec Bibi. Il faut respecter ce choix même s’il peut paraître absurde.

Pour moi, comme pour beaucoup, c’est une escroquerie, mais c’est la réalité.

J’essaie de comprendre. C’est difficile car j’ai construit ma conscience politique dans un monde radicalement différent. La France, en effet, pratique le scrutin uninominal majoritaire à deux tours alors que nous sommes ici confrontés à un scrutin majoritaire de liste à un tour. Et le mode de scrutin génère deux effets.

On ne voit le plus souvent que le premier, qui est un émiettement des voix et le multipartisme, mais il en est un second beaucoup moins cité, lié au fait qu’il n’y a qu’un tour.

On a coutume de dire que dans un scrutin à deux tours le premier permet d’exprimer ses véritables choix, alors que le second permet d’éliminer. Ce mode de scrutin favorise un vote négatif.

Le vote à un tour favorise au contraire les choix positifs d’où l’émiettement dont j’ai fait mention. Ce mode de scrutin comporte l’autre avantage majeur de donner une image fidèle de l’opinion des électeurs.

Or les Israéliens sont à droite cela on le sait bien. Pourquoi ? Parce que le monde entier est à droite depuis l’échec soviétique, répondent les « experts ». Israël pourrait-il échapper à cette tendance mondiale ? Non, affirment ces mêmes experts.

Je n‘en suis pas si sûr. Israël est loin d’être un pays comme les autres. Multiplicité des clivages, immigration permanente, idéologie sioniste largement partagée, affaiblissement sensible du sentiment laïc au point que la laïcité à la française est ici impensable et surtout permanence de l’état de guerre. Dans quel autre pays peut-on trouver tous ces ingrédients réunis ?

Ces paramètres ont pour conséquences une violente société, canalisée par Tsahal, un penchant fort pour l’individualisme, le culte de la force et de l’Homme providentiel.

Begin en son temps et Bibi aujourd’hui ont très bien compris tout cela. Alors que la gauche sociale a, de tout temps, constitué un mouvement correctif volontaire et allant à l’encontre des tendances dites naturelles d’égoïsme et de refus de l’autre. Le sionisme de gauche a bénéficié de l’irrésistible ascension des idées sociales et du choc de la Shoah.

Il a permis la création d’un Etat reposant sur un pacte social fort, mais il a aussi permis la construction d’une « élite » d’abord intellectuelle, dont a tant souffert Jabotinsky, qui s’est progressivement transformée en une élite sociale.

Ces « Bostoniens » du parti travailliste se sont repliés sur eux devenant une caste très éloignée du reste du peuple et repliée sur ses privilèges. Pour beaucoup d’Israéliens, Avoda est presque assimilé à cette caste, ce qui rend son discours social inaudible.

La droite quant à elle s’appuie sur l’usage immodéré de la force contre les « déviants » de toutes sortes et notamment les étrangers, et au contraire au plan économique la « protection » toute aussi immodérée des « entrepreneurs ».

Traditionnellement elle est à l’aise avec un « chef » incontesté et adule toute forme de charisme y compris celui des dictateurs (comme Jabotinsky adulait Mussolini).

Mais pourquoi alors cette dérive droitière ?

Le culte de la force a été largement utilisé par les sionistes de gauche, comme un moyen de dépassement de la Shoah. Il s’agissait de rompre l’image du juif passif et fataliste devant son oppression et de façonner un nouvel Homme juif.

De la même façon la base culturelle a progressivement pris la forme d’une attente de l’homme providentiel.

L’élection d’hier se voulant une élection de rejet de Bibi a en même temps perdu son caractère de choix pour devenir une élection d’élimination.

L’intuition géniale de Bibi aura été de comprendre que le fait de dramatiser la situation mènerait les électeurs à le maintenir.

Jouant alternativement sur le sentiment xénophobe (vis-à-vis de Victory 2015 supposé être financé par les démocrates américains), sur la peur de la Paix (qui est un sentiment complexe), sur le rejet de l’élite, sur le racisme anti arabe, il a su renverser les effets de la campagne.

Il a transformé cette élection à un tour, en une élection à deux tours, dont le premier tour virtuel aurait eu lieu une semaine avant le 17 mars.

En effet une semaine avant l’échéance, il avait perdu. Dans ce premier tour virtuel chacun aurait voté suivant ses idées pour voter « utile » le 17 mars. Il a été fortement aidé par l’Union sioniste qui à force de vouloir crédibiliser sa victoire a refusé de répondre à la dramatisation voulue par Bibi par une égale dramatisation.

Le message de Bibi était clair « Moi ou le chaos » (message souvent utilisé par De Gaulle dans ces campagnes). A ce message l’Union sioniste n’a pas su répondre « le changement ou le Chaos ».

Cette élection me rappelle étrangement les législatives de 1978, où la Gauche largement en tête au premier tour a été battue au second.

La droite, largement aidée par un parti communiste ayant enfin compris qu’il avait été pris au piège par Mitterrand, avait joué sur les peurs des électeurs pour l’emporter. Trois ans plus tard Mitterrand l’emportait….

Tout n’est donc pas perdu. Je dirai même que tout reste à faire. Il y a tout un travail de fond que doit accomplir Avoda pour rendre crédible son ambition sociale. Cela passe par une rupture claire avec les monopoles. Le travail programmatique accompli doit être approfondi et le bloc de gauche doit se tenir prêt à incarner une alternance inéluctable.

Car soyons en sûrs Bibi a gagné la bataille mais a aussi tiré ses dernières cartouches.