Bezalel Smotrich : le radical méthodique

Le ministre des Finances Bezalel Smotrich dirigeant une réunion de faction de son parti d'extrême droite, Hatzionout HaDatit, à la Knesset, à Jérusalem, le 20 janvier 2025. (Crédit : Chaïm Goldberg/Flash90)
Le ministre des Finances Bezalel Smotrich dirigeant une réunion de faction de son parti d'extrême droite, Hatzionout HaDatit, à la Knesset, à Jérusalem, le 20 janvier 2025. (Crédit : Chaïm Goldberg/Flash90)

Dans la politique israélienne contemporaine, peu de dirigeants suscitent à l’étranger une réaction aussi immédiate que Bezalel Smotrich. Ministre des Finances, ministre au sein du ministère de la Défense et dirigeant de HaTzionut HaDatit – le Parti sioniste religieux -, il est systématiquement présenté comme une figure de « l’extrême droite israélienne ». L’expression n’est pas dépourvue de fondement : ses positions sur les Palestiniens, les implantations ou l’avenir de la Judée-Samarie comptent parmi les plus radicales représentées sur la scène politique israélienne.

Mais l’étiquette ne suffit pas à comprendre le personnage et sa vision politique.

Smotrich n’est ni un simple provocateur ni un tribun populiste. Ses adversaires eux-mêmes lui reconnaissent volontiers intelligence, capacité de travail, maîtrise des dossiers et détermination. Il est avant tout un idéologue : un homme convaincu de posséder une vision cohérente de ce que doit devenir Israël et qui utilise méthodiquement les instruments de l’État pour tenter de la réaliser. C’est précisément ce mélange d’efficacité politique et de radicalité idéologique qui explique à la fois son influence et les craintes qu’il suscite.

Un parti qui ne représente pas tous les religieux sionistes

HaTzionut HaDatit est l’héritier de plusieurs formations issues de la droite sioniste-religieuse israélienne. Sous la direction de Smotrich, il s’est progressivement imposé comme son expression la plus nationaliste et idéologique. Lors des élections de 2022, Smotrich s’allia à Itamar Ben-Gvir et à une petite formation religieuse conservatrice afin de présenter une liste commune. Celle-ci obtint 14 sièges à la Knesset, dont sept pour le parti de Smotrich. L’alliance électorale fut ensuite dissoute, laissant Smotrich et Ben-Gvir à la tête de deux formations distinctes et aujourd’hui concurrentes.

Le nom peut toutefois induire en erreur. Le parti ne représente nullement l’ensemble du sionisme religieux israélien. Ce monde est beaucoup plus divers : religieux modérés des grandes villes, habitants des implantations, universitaires, officiers, entrepreneurs, enseignants, électeurs du Likoud ou anciens électeurs de Naftali Bennett. Beaucoup partagent avec Smotrich l’attachement à la tradition, au service militaire, à la Terre d’Israël et à un État assumant davantage son identité juive, sans pour autant adhérer à l’intégralité de son programme.

HaTzionut HaDatit représente donc une branche particulièrement idéologique et nationaliste de ce milieu. Son programme est cohérent : développement accéléré des implantations, opposition à la création d’un État palestinien, affirmation du caractère juif de l’État, politique sécuritaire dure, réduction du pouvoir de la Cour suprême et orientation économique plutôt libérale.

Un homme de doctrine plus que de communication

La comparaison avec Itamar Ben-Gvir est inévitable, mais trompeuse. Ben-Gvir est un remarquable « animal politique ». Il maîtrise les réseaux sociaux, les émotions populaires et la puissance de la confrontation publique. Smotrich fonctionne autrement. Il aime les plans, les textes de loi, les budgets, les règlements et les transformations institutionnelles durables.

On pourrait résumer la différence ainsi : Ben-Gvir cherche (et réussit) à déplacer les limites du discours politique légitime ; Smotrich cherche à modifier les structures de l’État. Son passage au ministère des Transports, entre 2019 et 2020, avait d’ailleurs contribué à lui donner une réputation d’homme capable de maîtriser rapidement des dossiers techniques et de travailler avec l’administration. Smotrich ne croit pas seulement fortement à certaines idées. Il considère que la fonction de la politique consiste précisément à les traduire dans la réalité.

Un projet national cohérent

Chez Smotrich, les implantations, la réforme judiciaire, l’identité juive de l’État et la question palestinienne ne constituent pas des dossiers indépendants. Ils appartiennent à une même conception. Il considère que le sionisme a réussi à créer un État juif, mais que le processus historique reste inachevé. Israël doit, selon lui, affirmer pleinement sa souveraineté, son identité juive et son droit sur l’ensemble de la Terre d’Israël.

Son opposition à un État palestinien n’est donc ni tactique ni circonstancielle. Il rejette le paradigme issu des accords d’Oslo selon lequel le conflit doit finalement être résolu par une partition territoriale. Pour lui, les deux revendications nationales concurrentes ne doivent pas conduire au partage du territoire, mais à l’affirmation définitive de la souveraineté israélienne. Cette logique explique la priorité qu’il accorde aux implantations et aux transformations administratives en Judée-Samarie.

Ses partisans y voient la lucidité d’un homme qui aurait compris, bien avant le 7-Octobre, l’échec du paradigme des accords d’Oslo. Ses adversaires y voient au contraire le projet d’une domination israélienne permanente sur plusieurs millions de Palestiniens, sans perspective réelle de souveraineté nationale – une conception que ses critiques les plus sévères qualifient de « suprémacisme juif ». Le désaccord porte donc moins sur les mots que sur deux conceptions radicalement différentes de l’avenir d’Israël.

Pourquoi cette réputation d’extrémiste ?

La réputation d’extrémiste de Smotrich ne repose pas sur une seule déclaration. Elle tient d’abord à la cohérence d’une doctrine particulièrement radicale : refus catégorique d’un État palestinien, volonté d’étendre durablement la souveraineté israélienne en Judée-Samarie et ligne sécuritaire particulièrement intransigeante. Il a également défendu l’idée d’une émigration volontaire des habitants de Gaza – position qui mérite toutefois d’être relativisée depuis que Donald Trump a lui-même proposé, début 2025, la relocalisation d’une partie de la population de Gaza, initiative accueillie favorablement par une large partie de la droite israélienne.

À cette doctrine s’ajoutent plusieurs déclarations incendiaires qui ont puissamment contribué à son image, particulièrement à l’étranger. En 2021, s’adressant à des députés arabes à la Knesset, Smotrich leur lança qu’ils étaient là « par erreur », parce que Ben Gurion n’avait pas « terminé le travail » en 1948. En mars 2023, il affirma à Paris qu’il n’existait pas de « peuple palestinien ». La même année, après l’assassinat de deux frères israéliens à Huwara et les violences commises ensuite par des Juifs contre le village palestinien, il déclara que Huwara devait être « effacée » par l’État. Il revint ensuite sur cette dernière formulation, parlant d’un dérapage verbal sous le coup de l’émotion et affirmant qu’il n’avait nullement voulu appeler à s’en prendre aux civils. Ces propos ont suscité de fortes condamnations, y compris de la part d’alliés d’Israël.

Pour ses adversaires, leur accumulation ne relève pas du simple accident : elle révèle la logique profonde d’une idéologie qui nie toute légitimité au nationalisme palestinien. Pour ses partisans, ces formules – parfois regrettées, nuancées ou détachées de leur contexte – sont constamment reprises jusqu’à construire une caricature qui finit par occulter aussi bien son action gouvernementale que la complexité de sa pensée.

La réputation d’extrémiste de Smotrich ne relève donc pas d’une pure invention de ses adversaires : certaines de ses positions et plusieurs de ses déclarations l’ont puissamment alimentée. Reste à savoir si cette étiquette suffit réellement à comprendre le personnage ou si, à force de le résumer à ses propos les plus provocateurs, elle finit aussi par empêcher de saisir ce qu’il représente politiquement.

Le doctrinaire à l’épreuve des chiffres

L’autre visage de Smotrich apparaît au ministère des Finances. Loin du populisme économique, il défend une ligne plutôt libérale : initiative privée, concurrence et réduction de la bureaucratie. Il s’est également montré volontiers réformateur et soucieux de transformer les systèmes plutôt que de simplement les administrer.

Son bilan reste cependant discuté. La guerre déclenchée par le 7-Octobre lui a imposé des contraintes budgétaires exceptionnelles, qui rendent toute évaluation difficile. Ses adversaires lui reprochent néanmoins de laisser parfois ses priorités idéologiques – notamment en faveur des implantations – influencer ses choix budgétaires. Ses défenseurs soulignent au contraire la résilience de l’économie israélienne malgré plusieurs années de guerre.

Comme souvent chez Smotrich, sa principale qualité et sa principale faiblesse se rejoignent : une forte détermination à mettre ses convictions en pratique, au risque de donner le sentiment que l’idéologue prend parfois le pas sur le gestionnaire.

Les haredim : le compromis qui lui coûte cher

C’est pourtant sur un front intérieur – celui du partage du fardeau militaire – que sa cohérence idéologique est aujourd’hui la plus contestée.

La société sioniste-religieuse possède un taux particulièrement élevé de participation aux unités combattantes.  Depuis le 7-Octobre, ses familles ont payé un prix humain particulièrement lourd au regard du poids démographique de cette communauté dans la population israélienne. Dans ce contexte, voir leurs fils multiplier les périodes de réserve tandis que des dizaines de milliers de jeunes haredim restent exemptés est devenu difficilement supportable pour une partie de cet électorat.

Smotrich affirme vouloir augmenter progressivement la participation haredie à l’effort militaire, mais s’est montré disposé à certains compromis permettant de préserver les étudiants de yeshiva étudiant réellement à plein temps et, plus récemment, à des dispositifs protégeant des réfractaires contre certaines sanctions. Cette ligne a provoqué une crise dans son propre parti. En juillet 2026, le ministre Ofir Sofer puis le député Moshe Solomon ont annoncé qu’ils ne se représenteraient pas sous sa bannière. Solomon a explicitement reproché au parti d’avoir renoncé, selon lui, au principe du partage de la responsabilité militaire.

Pourquoi cette question semble-t-elle coûter davantage à Smotrich qu’à Ben-Gvir, pourtant son partenaire politique ? Parce qu’ils ne sont pas jugés sur la même promesse. L’électorat de Ben-Gvir se rassemble largement autour de la sécurité, de l’autorité, de la souveraineté et de l’identité nationale. HaTzionut HaDatit prétend, lui, incarner un milieu pour lequel le service militaire et le partage de la responsabilité nationale constituent des valeurs fondatrices. Ce que l’électeur de Ben-Gvir peut considérer comme un compromis coalitionnel supportable devient donc, pour une partie de celui de Smotrich, une contradiction identitaire.

Le paradoxe est cruel : l’homme qui a fait de la cohérence idéologique sa marque de fabrique découvre que ses propres électeurs lui pardonnent moins facilement les compromis qu’à ses concurrents.

Beaucoup d’influence, mais combien d’électeurs ?

La situation est d’autant plus paradoxale que Smotrich n’a probablement jamais exercé autant d’influence sur les orientations de l’État alors que son parti apparaît électoralement fragile. À quelques mois des élections du 27 octobre 2026, plusieurs sondages placent HaTzionut HaDatit autour, voire sous le seuil électoral, tandis que Ben-Gvir semble avoir capté une partie importante de l’électorat situé à sa droite.

Cela révèle peut-être la principale limite politique de Smotrich. Il est extrêmement efficace lorsqu’il s’agit d’influencer les politiques publiques, beaucoup moins lorsqu’il faut élargir son électorat. Son discours idéologique inquiète une partie de la droite modérée ; simultanément, les électeurs recherchant un langage plus combatif peuvent préférer Ben-Gvir. Il risque ainsi d’être pris entre deux publics : trop radical pour certains, dépassé sur sa droite par Ben-Gvir de l’autre.

Ce que Smotrich révèle d’Israël

Son importance dépasse pourtant largement son score électoral. Smotrich incarne une transformation profonde : le passage du sionisme religieux d’un rôle de partenaire politique à l’ambition de peser directement sur les grandes orientations de l’État

Pendant des décennies, le Parti national religieux représentait une communauté intégrée à l’État sans chercher nécessairement à en redéfinir les fondements. Le mouvement des implantations puis l’émergence d’une génération d’officiers, juristes, enseignants et cadres issus du sionisme religieux ont changé cette ambition. Smotrich appartient pleinement à cette génération. Il ne veut pas seulement représenter un secteur de la population au gouvernement. Il veut peser sur la conception même de l’État : ses frontières, son identité, ses institutions, son rapport au judaïsme et aux Palestiniens.

Ses qualités sont réelles : intelligence, éloquence, capacité de travail, cohérence, courage politique et aptitude à transformer ses convictions en décisions. Ses faiblesses le sont tout autant : rigidité idéologique, vocabulaire parfois incendiaire, difficulté à mesurer les craintes que son projet suscite et, désormais, contradiction entre ses principes affichés et certains compromis qu’impose l’exercice du pouvoir.

Bezalel Smotrich n’est donc ni simplement le dangereux extrémiste décrit par ses adversaires, ni seulement le patriote lucide que voient ses admirateurs. Il est peut-être politiquement plus intéressant : un radical méthodique, convaincu que l’histoire lui donne raison et suffisamment compétent pour tenter de la pousser dans la direction qu’il a choisie.

La question pour les électeurs israéliens n’est donc pas seulement de savoir s’ils apprécient Bezalel Smotrich, mais jusqu’où ils veulent que son projet devienne celui d’Israël.

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Dr Eitan Chikli est éducateur et essayiste israélien. Ancien directeur de la Fondation TALI et ancien recteur de l’Universidad Hebraica de Mexico, il est titulaire d’un doctorat en éducation juive et d’un MPA de l’Université Harvard.

à propos de l'auteur
De retour en Israël depuis l’été 2025, le Dr Eitan Chikli se consacre aujourd’hui à l’analyse des questions politiques, religieuses et sociales israéliennes. Il a été président-recteur de l’Universidad Hebraica de Mexico de 2020 à 2024, après avoir dirigé pendant vingt-six ans la Fondation éducative TALI. Docteur en éducation juive du Jewish Theological Seminary, il est également titulaire d’un Master of Public Administration de la Harvard Kennedy School, obtenu en tant que Wexner Fellow, ainsi que de diplômes en études juives, relations internationales et études du Moyen-Orient. Il a enseigné dans plusieurs institutions universitaires et éducatives en Israël. Né en Tunisie et ayant grandi en France, il a fait son alyah en 1977 et a servi comme officier dans Tsahal.
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