לקום מחר בבוקר עם שיר חדש בלב
(Se lever demain, au coeur un chant nouveau)
לשיר אותו בכוח, לשיר אותו בכאב
(Le chanter avec force, le chanter avec douleur)
לשמוע חלילים ברוח החופשית
(Entendre les flûtes à l’air libre)
ולהתחיל מברשאית
(Et (re)commencer depuis le début)

Ces paroles, tirées de la chanson Ha’hagiga nigmeret de la grande poétesse israélienne Na’omi Shemer, ont récemment été interprétées par le rav David Mena’hem en lien avec la période dont nous venons de sortir.

Se lever demain, au coeur un chant nouveau: il s’agit du mois de Elul, au cours duquel il est de coutume de se lever tôt pour se rendre aux sli’hot, sorte de prières introductives aux fêtes de Tishri.

Le chanter avec force: nouvelle allusion aux sli’hot, ainsi qu’aux prières de Rosh Hashana durant lesquelles le son du shofar se joint à notre chant pour le renforcer.

Le chanter avec douleur: allusion aux « mortifications » de Yom Kippur, qui ne nous empêchent cependant pas de chanter.

Entendre les flûtes à l’air libre: il s’agit de la fête de Souccot, de laquelle nous sortons de nos maisons pour vivre, sept jours durant, dans une soucca nous permettant d’être en contact avec la nature et l’air libre ; la flûte peut également être comprise comme une allusion à Souccot, celle-ci étant décrite comme « le temps de notre joie », un sentiment auquel la flute est fortement associée (1).

Et (re)commencer depuis le début: allusion à Sim’hat Torah et au Shabbat suivant immédiatement cette fête, où nous entamons un nouveau cycle de lecture de la Torah.

L’expression hébraïque mibéréshit, traduite ici par « depuis le début », signifie littéralement « depuis Béréshit« , soit : depuis le premier mot de la Torah.

Et c’est précisément ce premier mot qui va nous permettre de répondre à une question essentielle : pourquoi recommencer chaque année la lecture d’un texte qui n’a pas changé depuis 3 000 ans ? Et, surtout, comment faire pour que cette énième lecture ne ressemble pas aux précédentes ?

A propos de ce premier mot, le Midrash Béréshit Rabba (I,10) pose une question quelque peu étrange : comment se fait-il que la Torah débute par la lettre ב (beit), qui est la deuxième lettre de l’alphabet hébraïque, et non par la lettre א (aleph), qui est la première ?

Pour celui qui lit le texte dans l’une de ses traductions françaises – ce qui, aussi bon que soit le traducteur, ne peut que constituer une trahison du texte, conformément à l’adage italien « Traduttore, traditore » ! – une telle question n’a aucun sens : la Torah débute par la lettre ב pour la bonne et simple raison que l’expression hébraïque signifiant « au début » s’écrit ainsi ; une lettre n’est, après tout, rien d’autre que la retranscription graphique d’un son et n’a pas grand-chose à nous apprendre quant au sens du mot qui la contient.

Nos Sages en revanche, pour qui l’hébreu n’est pas une langue ordinaire, considèrent qu’au-delà de sa fonction « utilitaire », chaque lettre possède un sens qui lui est propre ; le choix de telle ou telle lettre pour débuter un texte n’est donc pas anodin, à plus forte raison lorsque le texte en question se trouve être une retranscription de la parole divine destinée à être étudiée de génération en génération.

La question posée par le Midrash est d’ailleurs bien plus large que ce que j’ai pu en écrire plus haut : il s’agit ni plus ni moins de savoir « pourquoi le monde a été créé avec un ב » !

A cette question, les Sages du Midrash vont apporter trois réponses, basées sur trois différentes particularités de la lettre ב: sa forme, sa valeur numérique (guematria) et son sens :

– quant à sa forme : la lettre ב étant « fermée sur tous ses côtés et ouvertes sur l’avant » (2), cela vient nous apprendre, d’après une première interprétation, qu’il ne nous est pas donné de comprendre ce qui existait avant la Création, ni « ce qui se trouve en bas, ni en haut », mais uniquement ce qui existe depuis l’instant de la Création;

– quant à sa valeur numérique : celle-ci étant égale à 2, cela vient nous enseigner, d’après une deuxième interprétation, qu’il existe non pas un mais deux mondes, « ce monde-ci et le monde à venir »;

– quant à son sens : la lettre ב étant l’initiale du mot ברכה (bracha, bénédiction), elle a été préférée à la lettre א, initiale du mot ארירה (arira, malédiction).

Si les deux premières réponses sont relativement aisées à comprendre, la troisième offre plus de difficultés : il existe des dizaines de mots commençant par la lettre ב ou par la lettre א et parmi ces mots, certains ont un sens négatif et d’autres un sens positif, sans que ce sens soit forcément dicté par l’une des deux lettres. Pour ne donner qu’un seul exemple, א est l’initiale du mot אמונה (émouna, confiance) tandis que ב est celle du mot בגידה (beguida, traîtrise)… n’aurait-il donc pas mieux valu débuter la Torah par la lettre א ?

J’aimerais rapporter ici un commentaire du rav Eli Mansour (3), selon lequel il convient de ne pas prendre les Sages cités par le Midrash… au pied de la lettre ! Ainsi, lorsque ceux-ci discutent de la lettre par laquelle s’ouvre le texte de la Torah, il s’agit en réalité de savoir de quelle manière il nous est demandé d’aborder ce texte; dans cette optique, le א et le ב, respectivement première et deuxième lettres de l’alphabet, sont représentatives de deux attitudes diamétralement opposées.

Aborder un texte par le biais du א, c’est se considérer comme le premier à le lire ou à être capable de le comprendre; cela équivaut à rejeter toute tradition préexistante concernant ledit texte, ainsi que toutes les conclusions et interprétations qui ont pu être données à son sujet.

A l’inverse, celui qui aborde le texte par le biais du ב reconnaît que d’autres avant lui ont lu ce texte et l’ont compris d’une certaine manière; sans se sentir limité par leurs conclusions, il ne se reconnaît cependant pas le droit de les rejeter et fait de sa lecture le maillon d’une chaîne ininterrompue.

C’est ainsi, selon le rav Mansour, qu’il convient de comprendre l’allusion du Midrash à la bracha et à la arira: seule la lecture de celui qui aborde le texte de la Torah par le biais du ב, qui se rattache à une tradition pour mieux la renouveler, peut être source de bénédiction.

La Torah est un texte suffisamment riche et fécond pour nous permettre, génération après génération, d’y puiser sans cesse de nouvelles interprétations. C’est d’ailleurs exactement ce qui est exigé de nous; sachons simplement nous rappeler, à l’aube d’un nouveau cycle de lectures, que nos interprétations, aussi innovantes et audacieuses soient-elles, ne sont pas les premières. Nous nous assurerons alors d’une lecture à la fois nouvelle et source de bénédiction.

Shabbat shalom à tous !

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(1) Voir I Rois I, 40: « Et tout le peuple monta à sa suite, faisant résonner les flûtes, se livrant à une grande allégresse; leurs cris ébranlaient la terre ».

(2) Rappelons que l’hébreu s’écrit de droite à gauche ; ce qui nous apparaît comme l’arrière de la lettre est donc en réalité son avant.

(3) Bereshit – The blessing of the letter « Bet », Daily Halacha 2011