La première phrase de la Torah appartient au patrimoine de l’humanité.

Elle est connue par des milliards d’individus, traduite dans des centaines de langues. « Berechit bara Elohim et-hachamaim ve-et haaretz »: Au commencement Dieu créa les cieux et la Terre (traduction du rabbinat de 1905).

Pour les juifs pratiquants qui se sont rendus à la synagogue il y a deux semaines afin d’entendre la Paracha Haazinou – l’avant-dernière de la Torah -, les mots de Hachamaïm et Haaretz n’évoquent cependant pas seulement la création du monde ex nihilo. Ils sont aussi l’écho du cantique de Moché par lequel il prend à témoins les cieux (« prêtez l’oreille, les cieux ») et la Terre (« qu’elle écoute la Terre ») du destin d’Israël.

Ce cantique de Haazinou que Leibovitz qualifiait de «grandiose car il renferme le présent, le passé et le futur, ce monde-ci et le monde à venir» prophétise que le peuple sera infidèle mais qu’il se trouvera cependant réhabilité, avec son pays. C’est pourquoi on parle de Haazinou comme de la parachah de l’espérance d’une alliance éternelle.

L’écho de ces deux mots d’une Parachah à l’autre, l’une au tout début et l’autre presque à la fin de la Torah, les relie de la même façon qu’un trou de ver pourrait nous permettre d’emprunter un raccourci entre deux galaxies très éloignées, du fait des pliures de l’espace, ou mieux encore entre deux points de l’espace-temps selon l’hypothèse de certains physiciens.

Chacune des deux parachiot éclaire le sens de l’autre. Les témoins de Moché dans Haazinou sont certes des éléments immuables, qui pourraient jusqu’à la fin des temps témoigner du devoir d’obéissance d’Israël à la Loi divine. C’est ce qu’avance Rachi. Mais ils sont aussi les premières créations de l’Eternel, ce par quoi le monde commence à advenir. Le monde met immédiatement en place les deux éléments qui permettront plus tard la permanence d’Israël et celle de la Torah, qui ne sera jamais oubliée.

Le sens du monde est ainsi Israël – comme le révèle ce rebond de Haazinou à Berechit. Non que l’univers ait été simplement créé pour les juifs – cette croyance serait grotesque. Le fait qu’Adam et Eve soient les parents de toute l’humanité nous exempte au contraire de toute lecture ethno-centrée.

Il faut plutôt comprendre par ce renvoi d’une parachah à l’autre : le monde a été créé pour que des comportements vertueux des humains parachèvent la création divine. Des comportements présentés dans la Torah, et dont les juifs devraient être les premiers acteurs, pour montrer l’exemple (le fait que la réalité de nos vies n’obéisse pas à cette exigence ne discrédite en rien celle-ci).

L’indice de l’intention de cette création se trouve du reste dans le mot même de Berechit. Rechit signifie principe. C’est ce qui a incité Rachi, encore lui, à traduire-commenter la première phrase ainsi : « Pour le principe Israël, Dieu avait créé les cieux et la Terre »

Mais si le monde a été créé pour le principe Israël, Israël a donc été créé pour conserver ce principe dans le monde, «peuple de prêtres», «phare des Nations». Le monde a été créé pour Israël en tant que porteur d’une certaine vision de lui et vice et versa. C’est en gardant la Torah que nous garantissons bel et bien que le recommencement et de l’Alliance et du monde s’opèrera après Simha Torah.. Haazinou annonce Berechit et Berechit prépare Haazinou.

L’éternel recommencement pour une éternelle alliance : le danger qui nous guette serait cependant de prendre Berechit pour un appel à l’irresponsabilité. Après tout, pourrions-nous en conclure, comme à Kippour le fautif peut dépasser sa faute puisque la vie continue et nous n’avons donc pas à nous soucier de la répéter.

Tous auront – c’est-à-dire précisément, chacun d’entre nous aura – la tentation de ne pas amender son comportement puisque nous ne serons jamais sanctionnés. Il faut se garder cependant de céder à cette tentation car notre faiblesse dévitaliserait justement le sens de la (re)création du monde.

La Torah se répète parce que la recherche des temps messianiques n’est toujours pas accomplie. Nous n’en sommes qu’au début du travail, et l’attente d’un personnage surnaturel, qui ferait le travail pour nous, ne serait que vaine illusion. Si Messie physique il y devait y avoir un jour, il viendrait constater notre réussite, non l’accomplir à notre place.

Il se trouve – c’est le génie de la Torah – que cet enseignement est déjà tout entier contenu dans la première lettre de Berechit, donc la première lettre de la Torah : ב (Bet). Lettre presque fermée qui ne ménage qu’une seule ouverture par où commencera et se déroulera le récit.

Les commentateurs nous l’ont appris : la barre verticale sur la droite nous sépare de ce qui a pu avoir lieu auparavant, que ce soit l’existence avant nous du Saint béni soit-Il, qui est l’Eternel, ou l’existence d’autres mondes parallèles au nôtre (imaginés aujourd’hui par une majorité de physiciens).

La barre du haut nous sépare du Hachamaïm car la Torah n’a pas de vocation métaphysique, elle est écrite ou révélée à hauteur d’homme. Ces deux barres-là sont infranchissables.

La troisième, celle du dessous, est tracée entre le monde d’en bas, c’est-à-dire nos mauvais penchants – le monde du Yetser Hara’ -, et nous-mêmes.

L’histoire racontée dans la Torah – et, à sa suite, nos propres existences – nous montrent que cette barre-là est la plus fragile, la plus poreuse, nous la traversons encore et encore – dans le meilleur des cas nous nous y penchons.

Notre mission dans nos vies quotidiennes consiste à la consolider. Affermir cette barre, tracer d’un trait plus vigoureux cette lettre ב, voilà tout l’enjeu de la Torah.

Son éternel recommencement n’est pas une récompense qui nous est donnée par indulgence envers nos fautes : il représente au contraire une invitation à nous dépasser. Ce mouvement est seul à même de rendre opérationnel un texte qu’on aurait tort de sanctifier si sa mise à distance devait nous dissuader de chercher à nous élever, du moins autant que faire se peut, jusqu’à sa sublime hauteur.