« Belle du Seigneur » d’Albert Cohen est une allégorie qui parle de l’absence d’amour chez les amoureux. C’est une non-histoire d’un non-amour d’un couple qui triche. Mais comme dans tout grand roman ce n’est pas le récit qui importe, mais la pensée qui en est la trame. Cet ouvrage est une vivisection sans complaisance de l’état amoureux, une déconstruction féroce qui met en scène des protagonistes qui ne s’aiment qu’eux-mêmes.

Le psychanalyste Jacques Lacan disait que l’amour consistait à « vouloir donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas ». Cet aphorisme est sans doute excessif, mais peut probablement s’appliquer à l’état amoureux. 

Cela semble en tout cas le propos d’Albert Cohen, qui tient à démontrer dans « Belle du Seigneur » à quel point l’état amoureux est loin de l’amour, que c’est une manifestation du désir, une course au plaisir et une mystification. La différence entre état amoureux et amour n’est pour Albert Cohen pas une question de degré, mais une question de nature.

Dans « Belle du Seigneur », la non-héroïne Ariane est mariée à un homme terne qui travaille sous l’autorité du non-héros Solal. 

Ariane en tombe amoureuse parce que, contrairement à son mari, obscur et médiocre sous-fifre, Solal lui renvoie une image qui la valorise. Elle tombe en dépendance éperdue de ce regard, comme ces femmes qui ne s’examinent que dans des miroirs amincissants, qui passent et repassent devant, mais qui finissent par s’y abîmer, victimes d’un tournis narcissique.

Solal est dans « Belle du Seigneur » un homme de pouvoir, libre, beau et riche. Il est le supérieur hiérarchique du mari d’Ariane dans la Société des Nations, et abuse de son pouvoir pour l’envoyer en mission afin d’avoir le champ libre. Il y a là peut-être là une allusion à ce passage de la Bible où le grand Roi David envoie le mari de Bethsabée au champ de bataille pour pouvoir coucher en toute quiétude avec sa jeune épouse.

Solal est, tout comme le Roi David, un prédateur qui sait comment subjuguer les femmes, mais veut d’abord se convaincre que gagner le cœur d’Ariane ne reposera jamais que sur des artifices vieux comme le monde. Il commence par se déguiser en vieillard, s’introduit chez Ariane pour la séduire, mais celle-ci confirme sa thèse en le chassant.

Plus tard Solal la conquerra avec les moyens les plus conventionnels et les plus éculés de l’esbroufeur qu’il est, qui estime que les femmes ne sont sensibles qu’à la force qu’on leur impose, qu’on leur oppose, ou que l’on met à leur disposition.

Solal est convaincu que les hommes sont invités à se signaler par ce biais, sans quoi ils sont disqualifiés par les femmes qui ne s’intéressent pas aux hommes pour ce qu’ils sont, mais pour ce qu’ils offrent. Que cela peut prendre des formes diverses, mais que le plus souvent cela se réduit à la capacité d’être un chef, de disposer de beaucoup d’argent, ou de ces deux attributs cumulés.

Ariane est conforme à la misogynie de Solal et réagit à ses procédés de manière prévisible, ce qui fait que Solal se fatigue d’elle comme de celles qui l’ont précédée.

Peu après Solal est limogé de son poste, perd son statut et aussi sa superbe, et finit par s’emmurer avec Ariane dans un palace de la Côte d’Azur où tous deux versent dans l’ennui au lieu d’être transportés par la passion, après quoi ils meurent sans jamais s’être parlés vrai.

« Belle du Seigneur » est un roman noir, mais pas d’une noirceur déprimante. C’est une ode au monde tel qu’il est. C’est le triomphe du corps sur l’âme, et  un texte sublime de lucidité qui raconte le crépuscule d’un mythe et l’enterrement de la littérature amoureuse.