Beate et Serge for ever.

Il arrive parfois que face à l’œuvre de certains écrivains, philosophes, scientifiques, musiciens, on se demande : mais comment ont-ils pu réaliser tout cela dans l’espace d’une vie ?

J’ai au moins trois exemples en tête : Victor Hugo, Mozart, Rashi.

Le premier, au cours d’une vie relativement longue de 83 ans, a composé une œuvre monumentale, tant en volume qu’en génie, passant de la prose à la poésie avec une aisance que beaucoup, parmi les plus grands, pourraient lui envier.

Mais l’auteur des Misérables a aussi été un homme politique engagé, ce qui lui coûta l’exil lors du règne de Napoléon « le petit » comme il appelait Napoléon III.

Il a été père et grand-père attentif, terriblement blessé par la mort accidentelle de sa fille Léopoldine. Il a combattu la peine de mort, etc. –

Mon deuxième exemple, c’est Mozart. Il n’a vécu que 35 ans et pourtant quand il a dressé le catalogue de ses œuvres, le baron Ludwig von Köchel (vous savez, la fameuse notation K337 par exemple pour la Missa solemnis) en a dénombré pas moins de 626, sachant que certaines se décomposent en a et b.

Certaines même avec toutes les lettres de l’alphabet, puis leur dédoublement (aa, bb, cc…). Où et quand ce jeune homme a-t-il trouvé le temps, l’énergie et le génie pour laisser une telle œuvre à un âge où, d’habitude, on est à peine au début de sa carrière ?

Mon troisième exemple en étonnera plus d’un : c’est Rashi, Rabbi Shlomo bar Yitshak, qui vécut de 1040 à 1105. Soixante-cinq ans au cours desquels le « bon maître de Troyes » rédigea le commentaire littéral des 24 livres de la Bible hébraïque ainsi que celui – gigantesque – de l’ensemble du Talmud, faute duquel ce dernier aurait peut-être cessé d’être étudié.

Là encore, on se pose la question : comment un homme a-t-il pu mener à bien une œuvre aussi monumentale, ce tout en exerçant son métier de vigneron (Champagne oblige) ?

Si je devais ajouter un exemple aux trois précédents, ce serait à coup sûr Serge Klarsfeld.

En effet, cet homme qui aura cette année 80 ans, et qui vient, avec son épouse Beate, de rédiger leur commune autobiographie, a passé sa vie entière à débusquer les nazis ayant opéré en France durant la dernière guerre, et à obtenir qu’ils soient jugés par leur pays d’origine, l’Allemagne, où ils coulaient parfois des jours heureux entourés de la considération de leurs compatriotes.

Serge n’a jamais oublié ce jour de 1943 à Nice où, caché avec sa mère et sa sœur dans un endroit prévu par son père, il assista à son arrestation. Il ne le revit plus jamais.

J’ai le sentiment que toute sa vie de journaliste, puis d’historien et d’avocat aura été comme un monument élevé à la mémoire de ce Juif roumain venu au pays des droits de l’homme y trouver la même fin atroce que celle de 76 000 autres coreligionnaires.

Certes, tous les enfants de déportés n’ont pas entrepris l’immense travail que Serge a mené. Tous n’ont pas eu non plus la chance de rencontrer une jeune Allemande de la trempe de Beate qui, ne l’oublions pas, s’illustra en giflant en séance et en le traitant de nazi le chancelier allemand Kurt Kiesinger.

Ce couple force l’admiration.

Inlassablement, il a parcouru le monde sur les traces de criminels contre l’humanité, mettant en péril sa santé, sa sécurité et sa vie de famille.

Serge, après avoir consacré la première partie de sa vie à jouer les empêcheurs de tourner en rond, la mauvaise conscience qu’on aimerait pouvoir repousser d’une chiquenaude, le manifestant troublant, avec sa mauvaise troupe, la force publique en Allemagne comme en France, a fini par s’assagir et c’est alors l’historien qui a pris le relai.

Et quel historien ! Il s’est porté à la rencontre de la grande Histoire tout en traquant la petite, celle des déportés et de leurs familles.

Il a créé, avec Henri Golub, mais aussi quelques autres figures de proue que je ne m’aventurerai pas à nommer, craignant d’en oublier, l’association des Fils et Filles des Déportés Juifs de France (FFDJF) dont le recrutement initial était toutes ces vies brisées, tous ces orphelins qui pleuraient les leurs. Mais aussi de nombreux jeunes militants prêts à faire le coup de poing pour obtenir justice.

Il y a eu le premier livre, peut-être le plus symbolique, le Mémorial de la Déportation des Juifs de France, ce terrible annuaire des abonnés absents qui a permis à tant de familles d’entreprendre un impossible deuil.

Et puis, frénétiquement, au gré de ses recherches, Serge a écrit des dizaines d’ouvrages, tous étant des références pour les historiens et chercheurs de la Shoah.

Et, au milieu de tout cela, c’est le cœur, toujours présent chez Serge Klarsfeld, qui l’a fait éditer ce terrible Mémorial des enfants accompagné de centaines, de milliers de photos d’univers détruits à jamais et dont le sourire et le regard pur nous interrogeront jusqu’à la fin des temps.

Un travail scrupuleux, dans l’ombre des archives et bibliothèques, qui a permis la refonte des manuels scolaires sur le génocide des Juifs pendant la guerre.

Des cartes géographiques, des copies d’instructions policières, de cartes d’identité, de documents multiples, preuves implacables qui n’ont pas valu que des amis à Serge et Beate. Mais ils n’en avaient que faire. Ils ont continué contre vents et marées. En revanche, des vrais amis, ils s’en sont acquis beaucoup.

C’est tout un petit monde qui gravite autour d’eux, prêt à n’importe quoi pourvu que Serge ou Beate le leur demande. Il n’y a pas de répit, pour ces infatigables « militants de la mémoire », pas de dimanches, pas de jours fériés, pas de problèmes de distances à parcourir.

Quand l’un vient à manquer, un autre se lève à sa place. Cette ambiance unique dans le monde associatif ou communautaire, c’est Serge et Beate qui ont su la créer. Sans grandes envolées, sans slogans, sans gesticulations : discrètement et modestement.

Chacun sait pouvoir compter sur eux. La parole donnée n’est jamais reprise. Ils ont fait parfois des efforts considérables pour venir en aide à l’un ou à l’autre, autour d’eux ou à des milliers de kilomètres.

J’ai un souvenir personnel qui en dit long sur Serge et Beate. Le 29 mars 1981, les FFDJF avaient organisé le premier voyage A/R à Auschwitz dans la journée en avion. Ma grande sœur Lucienne et moi faisons partie de ce voyage.

Le lendemain matin, notre père était tué par un automobiliste à Cannes alors qu’il traversait avec notre mère sur un passage protégé. Quelle ne fut pas ma surprise, lors de l’enterrement, deux jours plus tard à Thiais, de trouver la plupart des participants au voyage du 29 avec Serge et Beate ?

Pour moi, ce couple est un couple d’anti-héros. Tout ce qu’ils ont fait, ce qu’ils font, c’est sans aucun égard à une quelconque publicité. Ils ont dû être tout surpris de se voir en couverture de l’Obs ou dans les pages de Libé et du Monde.

Ils ne voulaient pas, initialement, se mettre ainsi en avant à travers une autobiographie jusqu’à ce que des proches leur fassent comprendre que leur histoire appartenait à l’Histoire et que de l’écrire était une façon de plus de participer à la transmission de la mémoire. Tant mieux pour nous tous et tant mieux pour les générations à venir !

Shabbath Shalom à tous et à chacun. Bien amicalement,

Rabbin Daniel Farhi.