Il y a exactement un an, je lisais dans la Torah pour la première fois, un passage de la parashah Be-Ha’alotekha.

Aujourd’hui, je redécouvre le sens de ces quelques lignes lues.

Ce passage raconte l’échange entre Moïse et Jethro, son beau-père, avant de rentrer sur la terre promise par Hachem. Moïse demande à Jethro d’accompagner le peuple, et lui promet même un héritage sur la terre sainte, mais celui-ci répond : « Je n’irai point ; c’est au contraire dans mon pays, au lieu de ma naissance, que je veux aller. » (Nombres, 10 ; 30).

Jethro, le beau-père de Moïse, originaire de Midian, a été témoin de tous les miracles opérés par Hachem lorsque les Hébreux sont sortis d’Egypte, et est resté dans le désert pour écouter les paroles de Torah. C’est donc pour ça que Moïse insiste auprès de lui, en lui disant qu’il servira de guide, qu’il pourra témoigner aux yeux des autres Nations.

Après toutes ces années passées dans le désert, animé d’un désir d’apprendre la Torah au milieu de la résidence d’Hachem, Jethro a la possibilité d’accompagner le peuple, de suivre la shekhina et d’apprendre davantage de la Torah, et pourtant, il refuse, et choisit de retourner en Midian. Pourquoi ?

D’après Rachi, il voulait garder ses biens et rester auprès de sa famille. Or Moïse lui offre un héritage en terre sainte, c’est-à-dire une terre comme aux autres tribus. Mais la richesse personnelle est-elle sa seule préoccupation ?

Si Jethro refuse l’aisance matérielle promise par Moïse, c’est pour se grandir dans l’apprentissage de la Torah.

Il semble que Jethro ait d’autres raisons de retourner en Midian, contre toute attente. En effet, Jethro s’est converti et est devenu un exemple pour les Hébreux, mais il décide de retourner dans le pays dans lequel il est né pour se mettre à l’épreuve. Il veut voir s’il est capable de respecter les valeurs de la Torah qu’il a fait siennes, dans son pays d’origine, dans sa vie d’avant. Car jusque-là, il est resté au milieu de la shekhina, à étudier la Torah en permanence avec l’ensemble du peuple, dans un contexte idéal.

L’enjeu pour lui est de pouvoir préserver cet état d’esprit dans un mode de vie plus profane, le mode de vie qui est le sien, avec sa famille. Il sait maintenant qu’il en est capable, il a accumulé assez pour se mettre ainsi à l’épreuve. S’il refuse l’aisance matérielle promise par Moïse, c’est donc pour se grandir dans l’apprentissage de la Torah.

Mais pourtant, quel besoin de retourner dans son pays, en Midian, au milieu des idolâtres ? La vie en terre sainte ne sera pas de tout repos non plus pour les Hébreux : il va falloir travailler, assumer des relations nouvelles avec des voisins, établir un Etat, et malgré tout continuer à étudier la Torah. N’était-ce pas assez d’épreuves pour Jethro ?

Plus que pour son élévation personnelle, son retour en Midian est une volonté de transmettre les enseignements de la Torah aux Nations en dehors d’Israël, c’est un vrai don aux autres et une sanctification de nom d’Hachem.

Ça n’aurait pas été son épreuve à lui. Ibn Ezra insiste sur Midian comme l’endroit où est né Jethro. Il devait retourner dans le pays dans lequel il est né, auprès des gens qu’il a côtoyé toute sa vie pour vivre son changement. Le vivre, et en faire profiter les Midianites. Plus que pour son élévation personnelle, son retour en Midian est une volonté de transmettre les enseignements de la Torah aux Nations en dehors d’Israël, c’est un vrai don aux autres et une sanctification de nom d’Hachem. C’est là tout l’enseignement d’Hillel lorsqu’il dit : « Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? Si je ne suis que pour moi, que suis-je ? Et si pas maintenant, quand ? » (Pirkei Avot, 1 ;14). C’est aussi l’affirmation que tous les êtres humains ont de l’importance, et que tous méritent notre attention.

Jethro a eu la chance de voir les miracles opérés par Hachem, d’apprendre et de vivre la Torah, et tout ceci l’a grandi personnellement. Il veut alors partager ses enseignements avec son peuple d’origine, et c’est maintenant qu’il en a l’opportunité.

Il y a un an donc, je lisais ces lignes-là dans la Torah. Pour la première fois, j’approchais un rouleau de Torah et faisait résonner ses paroles dans la salle.

Ce shabbat-là, Tehilla, bat mitsvah, lisait parfaitement la parashah toute entière, et d’autres femmes orthodoxes lisaient également. Cet office de shabbat – bat mitsvah était organisé par Liliane Vana et Lecture Sefer, dans le respect de la halakha. C’était déjà la 7ème lecture organisée dans ce cadre en 3 ans. Ce shabbat-là était riche en émotions pour toutes ces filles et femmes, et si nous l’avions vécu de manière naturelle, nous savions qu’en dehors de cette salle, c’était plus difficile de le vivre.

Nous avons tous nos épreuves, pour faire vivre nos valeurs. A l’instar de Jethro qui refusa d’aller vivre sur la terre d’Israël, nous réinterrogeons chaque jour les raisons qui nous poussent à vivre là où on vit, de la manière dont on vit, et comment on partage les valeurs qu’on porte dans des milieux plus ou moins favorables.

Il y a un an exactement je lisais dans la Torah pour la première fois, aujourd’hui, j’écris mon premier dvar Torah pour partager les valeurs auxquelles je crois.

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This essay was published in English on JEU, the European Jewish Magazine.