En cette année 2017 où l’on fêtera, en novembre, le centenaire de la Déclaration Balfour, nous nous devons de bien comprendre ce qui se passa à l’époque. En particulier, nous nous devons de comprendre pourquoi la Déclaration Balfour ne fut pas – comme on le dit souvent – la cause de l’émergence d’une entité politique qui, plus tard, devint l’Etat d’Israël.

Elle ne fut, en fait, que la conséquence d’une situation où l’entité politique juive avait déjà émergé d’elle-même.

La Déclaration fut publiée en novembre 1917. En décembre 1916 – soit onze mois plus tôt – Lloyd George était devenu Premier ministre et Balfour son ministre des Affaires étrangères. A ce moment et, a fortiori, onze mois plus tard, le Ychuv en Palestine Ottomane avait déjà bâti des institutions politiques et choisi sa langue, l’hébreu.

La Déclaration Balfour vint pour mettre à profit politiquement le fait que l’entité était déjà un fait accompli sur lequel on ne pourrait plus revenir. Le génie de Lloyd George fut de rafler la « mise » au nez de ceux qui étaient là – Allemands, Ottomans, Français…

Une cristallisation politique rapide

De fait, comme le montre l’histoire du Ychouv, la marche des groupes d’immigrés de la Première Alyah – avec ceux qui habitaient en Palestine ottomane depuis longtemps et ceux de la Seconde Alyah – d’une situation « informelle » à une situation « organisée » fut rapide.

La concrétisation en entité politique (partis politiques, syndicats, etc.,) se fit très vite dans les années qui précédèrent 1917.

Deux incidents, qui secouèrent fortement le Ychouv, montrent la rapidité de cette cristallisation politique.

Le premier fut ce qu’on appela le Sprachenkampf. Il concernait la lutte que mena le syndicat des enseignants d’hébreu contre l’Allemagne pour imposer l’hébreu comme langue de travail au sein du Technion, alors même que le projet du Technion avait été l’enfant chéri des Affaires étrangères allemandes et de la Communauté juive allemande.

Le syndicat gagna. L’Allemagne comprit qu’elle avait affaire à une opposition politique digne de celle qu’on peut trouver dans un Etat. On était encore loin de novembre 1917.

Le second incident concerna la tentative d’extermination du Ychouv qui fut lancée par des fonctionnaires ottomans désireux, après avoir « réglé » le cas des Arméniens, d’en faire de même pour les Juifs.

Le désastre fut arrêté de justesse, entre autres, par un général allemand célèbre qui intervint pour que le massacre ne puisse pas avoir lieu. C’était bien en tant que population organisée et présente sur la terre que le Ychouv avait été attaqué, non en tant que groupes dispersés d’immigrants.

L’Angleterre absente

Les deux incidents montraient deux vérités.

D’une part, le Ychouv était là, bien existant politiquement, se battant et subissant les attaques. A part la reconnaissance internationale (qui, bien sûr, était le grand problème à résoudre), rien ne lui manquait pour être appelé Etat.

D’autre part, il apparaissait clairement que si un pays aurait mérité d’être associé à l’émergence de l’Etat juif, cela devait être l’Allemagne qui, avec l’impulsion de sa communauté juive, poussait, reculait, tâtonnait – mais avançait dans cette direction. L’Angleterre, elle, n’était nulle part dans le paysage.

Le « coup » de Lloyd George

Que se passa-t-il donc en 1917 ? Un coup géopolitique de Lloyd George – et, derrière, de Balfour. Tout le monde parlait de « reconnaissance » – sauf la France qui, avec la communauté juive française, restait dans son anti-sionisme propre.

Les Ottomans songeaient à une sorte d’enclave autonome. Les Allemands étaient près du but mais ne savaient pas par où avancer. Les Russes (on est avant la Révolution communiste) voulaient que les Juifs avancent pour avoir un pied au Moyen Orient au travers des immigrés juifs qui avaient gardé leur nationalité russe.

Et qui emporta le prix ? L’Angleterre, elle, avait compris que le premier qui aiderait à l’émergence d’un Etat juif gagnerait la partie dans sa totalité.

Dans l’affaire, le mouvement sioniste présent à Londres fut instrumentalisé par Lloyd George et Balfour. Il s’agitait beaucoup pour que cette Déclaration soit faite.

Mais voyons, qui peut croire un instant que la vielle Angleterre, maître de la diplomatie mondiale, aurait agi pour plaire à Haim Weitzmann ? Il se trouve que les intérêts de l’Angleterre, sur le moment (cela changera après), coïncidaient avec ceux du mouvement sioniste – et du Monde juif.

Le coup fut génial à plusieurs titres. D’une part, la France catholique était éliminée et renvoyée dans ses espoirs futiles créés par l’accord Sykes Picot. Evidemment, l’Allemagne devait encaisser son propre échec et celui de son allié ottoman.

Celui-ci devait, lui, boire la coupe jusqu’à la lie car Lloyd George, fort de sa Déclaration, n’attendit pas longtemps avant de lancer ses troupes basées en Egypte à l’assaut des terres palestiniennes de l’Empire ottoman.

La dimension spirituelle

Enfin, dimension à ne pas oublier, la Bible – que Lloyd George connaissait par cœur – allait se trouver « réalisée », ce qui donnait à ces deux hommes politiques anglais – par ailleurs Franc-Maçons convaincus – la justification morale de leur action.

Un mois après la publication de la Déclaration, le mouvement sioniste à Londres organisait une grande manifestation de « remerciements » à l’Angleterre.

Dans le Royal Albert Hall bondé de monde, un homme se leva et parla. C’était le Rav Kook présent à Londres parce qu’il n’avait pu rentrer en Palestine ottomane du fait de la guerre.

Sur un ton gaullien avant l’heure, on l’entendit dire que, certes, l’Angleterre devait être remerciée par le Monde juif – mais que l’Angleterre, elle-même, devait aussi songer à remercier Dieu d’avoir été choisie par lui pour la nouvelle rédemption du peuple juif.