Un prophète qui ne maîtrise pas sa langue, une ânesse qui parle et voit des anges, un peuple recevant ses bénédictions de la bouche de son ennemi… la parasha que nous lisons cette semaine (la semaine prochaine pour les communautés de Diaspora) compte sans conteste parmi les plus étranges de la Torah. Mais c’est également l’une des plus profondes…

Balak, roi de Moav, désire s’en prendre aux Bneï Israel, dont le campement se trouve non loin de chez lui. Sachant qu’il ne pourra les vaincre par la force, il fait appel à Bil’am, un prophète de la peuplade de Mydian, et le charge de maudire le peuple d’Israël. A plusieurs reprises, Dieu s’adresse à Bil’am et lui dit très clairement qu’il ne pourra mener sa mission à bien et que les seules paroles qui pourront sortir de sa bouche seront celles que Dieu y aura placées. Bil’am accepte malgré tout de se mettre en route pour rejoindre Balak et, à son arrivée, prévient celui-ci que la mission est perdue d’avance : « Est-il en ma puissance de dire quoi que ce soit ? La parole que Dieu mettra dans ma bouche, c’est celle-là que je dois dire » (1).

Nonobstant ces avertissements, Balak enjoint Bil’am de faire ce pour quoi il est venu. Celui-ci se place alors de manière à apercevoir le peuple sans être vu et se prépare à prophétiser. A trois reprises, Bil’am va tenter de maudire le peuple d’Israël, et à trois reprises, il se verra forcé de chanter les louanges de ce peuple. Balak a beau faire changer Bil’am de place pour qu’il puisse voir le peuple sous un autre angle, rien n’y fait : ce sont toujours des paroles de bénédiction qui sortent de sa bouche. Jusqu’au moment où Balak, fou de colère, ordonne à Bil’am de s’en aller.

On ne peut manquer de se demander, en lisant ces versets, pourquoi la Torah prend la peine de nous raconter cette histoire. Une histoire qui ne nous concerne, apparement, que très indirectement puisque durant tout cet épisode, les Bneï Israël ne sont absolument pas au courant de ce qui est en train de se dérouler. La réponse classique des commentateurs est que la Torah désire nous faire prendre conscience du fait que la miséricorde et la providence divines agissent pour Israël même lorsque celui-ci n’en a pas conscience. Mais nos Sages ont également décelé, dans les « malédictions contrariées » (2) de Bil’am, un message d’une très grande profondeur, lié à l’identité d’Israël.

Par trois fois, Bil’am va donc tenter de maudire le peuple d’Israël, sans succès. Par trois fois, les paroles qu’il est forcé de prononcer sont des paroles de bénédiction ou de louanges. Examinons certaines de ces paroles.

« Ce peuple, il vit solitaire, il ne se confondra point avec les nations. » (3)

Cette première imprécation manquée de Bil’am met en avant le caractère solitaire et inassimilable d’Israël. Tout au long de l’Histoire, en effet, et nonobstant les nombreuses tentatives d’assimilation – qui furent le fait de Juifs comme de non-Juifs -, le peuple d’Israël est resté ce peuple solitaire qui ne s’est pas « confondu avec les nations ». Véritable énigme pour les historiens, les ethnologues et les philosophes de tous les siècles, « la question juive » était déjà énoncée dans cette phrase lapidaire. Et dans la bouche de Bil’am, nous trouvons ici une première composante de l’identité d’Israël: l’élément du peuple.

« Il ne faut point de magie à Jacob, point de sortilège à Israël: ils apprennent à point nommé, Jacob et Israël, ce que Dieu a résolu. » (4)

Dans cette deuxième « malédiction contrariée », c’est l’aspect religieux de l’identité d’Israël qui est souligné. Alors que les autres peuplades de l’époque s’adonnent à la magie et aux sortilèges, Israël ne s’en remet qu’à Dieu. Peuple « inventeur » du monothéisme, récepteur d’une parole divine à laquelle il sera fidèle jusque sur les bûchers de l’Inquisition, Israël est ici défini en fonction de sa religion; c’est le deuxième élément de l’identité d’Israël.

« Qu’elles sont belles tes tentes, ô Jacob ! Tes demeures, ô Israël ! » (5)

A première vue, les tentes et les demeures dont il est question dans cette troisième tirade sont celles des Bneï Israel campant dans le désert. C’est d’ailleurs le sens du commentaire de Rashi (Rabbi Shlomo Yits’haki, 1040-1104), qui explique que leur beauté réside dans le fait qu’elles étaient disposées de manière à ce que leurs entrées ne se trouvent jamais en face l’une de l’autre, permettant ainsi de préserver l’intimité de chaque famille à l’intérieur du campement.

Mais Rashi rapporte également une autre explication, selon laquelle les « tentes » et les « demeures » font référence aux futurs Temples qui seront bâtis sur la Terre d’Israël. Cette dernière est même explicitement mentionnée par le Targum Onkelos (6) qui traduit « tes tentes » par « ta terre ». Nous avons donc ici le troisième élément de l’identité d’Israël: la terre sur laquelle il est appelé à s’établir.

Ces trois éléments – peuple, religion, terre – forment un tout indissociable et sont le fondement de l’identité collective d’Israël. Dans le langage de nos Sages, cette « trinité » s’énonce: ‘Am Israel, Torat Israel, Eretz Israel.

Au niveau individuel, et pour dire les choses de manière très schématique, chaque Juif aura naturellement tendance à développer plus particulièrement l’un de ces aspects: certains privilégieront l’action sociale et communautaire (dimension du peuple – ‘Am Israel), d’autres l’étude de la Torah et la pratique des mitsvot (dimension religieuse – Torat Israel), et un troisième groupe mettra l’accent sur le sionisme et l’attachement à Israël (dimension de la terre – Eretz Israel). On trouvera bien entendu des Juifs qui se sentent liés à chacune de ces trois dimensions, mais globalement, il y en aura toujours une qui ressortira du lot.

Au niveau collectif cependant, chacune de ces trois facettes est indissociable des deux autres. Tout au long de l’Histoire, l’identité d’Israël en tant que collectivité ne peut se comprendre qu’à travers ces trois dimensions. Et ce n’est pas un hasard si, tout au long de l’Histoire, nos ennemis nous ont attaqués précisément sur ces trois points: de l’ancien antijudaïsme, qui s’en prenait à la religion juive, nous sommes en effet passés à l’antisémitisme, qui s’en prend aux membres du peuple juif indépendamment de leurs convictions religieuses (7), avant de vivre, de nos jours, l’ère de l’antisionisme, qui s’en prend spécifiquement à Israël en tant qu’Etat juif ou Etat du peuple juif.

Bil’am est donc le premier « antisémite » à avoir percé les secrets de l’identité juive, secret qu’il a ensuite transmis à ses descendants spirituels, dont nous subissons aujourd’hui les derniers coups de boutoir (8).

Mais Bil’am savait dès le début que cette entreprise était perdue d’avance. Le texte de la Torah nous indique en effet que lorsque celui-ci se met en route pour rejoindre Balak, son ânesse va, par trois fois, se détourner du chemin parce qu’elle aura vu un ange lui barrer la route. A chaque fois, Bil’am, qui ne voit pas l’ange, frappe son ânesse. La troisième fois, celle-ci ouvre la bouche et lui demande: « Que t’ai-je fait, pour que tu m’aies frappé ainsi à trois reprises ? » (9). Etrange épisode, qui donne l’impression d’avoir soudain quitté la Torah pour entrer dans un film de Walt Disney !

Mais il y a plus troublant encore: Rashi, relevant que le terme hébreu « regalim », traduit ici par « reprises », est le même terme que la Torah utilise pour désigner les fêtes de pèlerinage – Pessa’h, Sukkot et Shavu’ot (10) – , explique que Dieu aurait transmis à Bil’am l’allusion suivante: « Comment peux-tu vouloir anéantir un peuple qui célèbre tous les ans trois fêtes de pèlerinage ? » (11).

Le commentaire de Rashi, d’habitude extrêmement proche du sens simple du texte, nous laisse ici sans voix ! Quel rapport peut-il bien y avoir entre les trois fêtes de pèlerinage et cet épisode délirant d’ânesse qui parle ? Se pourrait-il qu’il y ait un lien entre ces trois fêtes et les trois dimensions de l’identité collective d’Israël que Bil’am s’apprête à dévoiler ? Examinons le sens de ces trois fêtes…

Pessa’h commémore la sortie d’Egypte et la naissance du peuple juif, ce qui semble correspondre à la première dimension (peuple‘Am Israël). Shavu’ot commémore la révélation divine au Sinaï et le don de la Torah, ce qui correspond donc à la deuxième dimension (religionTorat Israël).

Pour Sukkot, le lien est moins évident; mais il me semble qu’il peut se comprendre de deux manières. Premièrement, les sukkot (sorte de cabanes) peuvent être considérées comme un rappel des « tentes » et « demeures » mentionnées par le verset introduisant la troisième dimension. Mais surtout, Sukkot est le moment de l’année où nous quittons le confort et la sécurité de nos maisons pour entrer dans la sukka, dans laquelle nous nous plaçons symboliquement sous la seule protection divine. Et c’est exactement ce que nous faisons en venant nous établir en Terre d’Israël, cette terre « qui est constamment sous l’oeil du Seigneur, depuis le commencement de l’année jusqu’à la fin » (12). La fête de Sukkot peut donc se comprendre comme correspondant à la troisième dimension de l’identité d’Israël (terreEretz Israel).

Ce que la Torah cherche à nous faire comprendre, à travers cette rocambolesque histoire, est donc que le cycle des fêtes juives, correspondant aux trois facettes de notre identité, est également le secret de notre éternité. Tout au long de l’Histoire, et quelles qu’aient pu être les difficultés, il s’est trouvé des Juifs pour continuer à fêter Pessa’h, Sukkot et Shavu’ot, permettant ainsi à l’identité d’Israël de perdurer et assurant notre victoire contre Bil’am et ses multiples avatars.

Shabbat shalom à tous !

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(1) Nombres XXII, 38

(2) L’expression est de David Saada; une grande partie de ce texte est basé sur une idée exposée par cet enseignant dans son ouvrage Le point intérieur – Méditations sur les lectures hebdomadaires de la Torah (Albin Michel, 2008) et développée lors d’une conférence donnée à Paris en novembre 2008 et disponible sur le site Akadem.

(3) Nombres XXIII, 9-10

(4) Nombres XXIII, 23

(5) Nombres XXIV, 5

(6) Traduction « officielle » de la Torah en araméen, le Targum Onkelos, généralement imprimé en face du texte hébreu, a également valeur de commentaire.

(7) Le terme « antisémitisme » est à l’origine un néologisme, créé en 1879 par le journaliste allemand Wilhelm Marr afin de désigner spécifiquement la haine « non confessionnelle » envers les Juifs qu’il professe au sein de son parti, la Ligue antisémite (voir CICAD, Histoire de l’antisémitisme). D’après Michel Mourre, il s’agit donc d’une « théorisation politique d’un antijudaïsme plus ancien qui se distingue des autres formes de racisme, dans la mesure où il s’est appuyé sur la différence de religion » (Michel Mourre, Dictionnaire d’Histoire universelle, Bordas 2006).

(8) Ici s’arrête l’idée exposée par David Saada; ce qui suit est un développement personnel dont je dois être considéré comme seul coupable.

(9) Nombres XXII, 28

(10) Voir Exode XXIII, 14

(11) Commentaire de Rashi sur Nombres XXII, 28 (traduction Jacques Kohn)

(12) Deutéronome XII, 12