Ayral Kurdi, 3 ans, et « toute la misère du monde ».

Qui a vocation à accueillir toute la misère du monde ? Cette question mérite qu’on se la pose cette semaine après le énième naufrage de « migrants » syriens au large de la station balnéaire de Bodrum (Turquie).

Certes, après les dizaines de milliers de naufragés et/ou noyés de cet été, ce mini-naufrage qui n’a concerné qu’une grosse dizaine de personnes n’aurait pas dû alerter toute la planète. Oui mais voilà, une photo a tout changé. C’est celle du cadavre d’un enfant, un petit garçon de 3 ans, rejeté par les flots vers la terre inhospitalière.

Le petit Ayral Kurdi, ses parents Abdullah et Rehan, ainsi que son frère aîné Galip (5 ans), étaient en route depuis la naissance d’Ayral en 2012 pour fuir la guerre civile en Syrie puis les actes de barbarie de Daech. De Kobané, ils s’étaient dirigés vers Bodrum pour s’y embarquer et relier l’île grecque de Kos, porte d’entrée dans l’Union Européenne. Ensuite, ils devaient rejoindre une proche parente au Canada.

Mais leur aventure a pris fin une demi-heure après leur embarquement avec le naufrage du frêle esquif où ils avaient pris place. Le seul survivant de la famille Kurdi est le père, Abdullah. Il a voulu retourner à Kobané pour y enterrer sa famille.

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Et voilà comment un petit bonhomme en tee-shirt rouge et short bleu, le visage tourné vers le sable où, normalement, les enfants de son âge font des pâtés et bâtissent des châteaux, a ému le monde entier sauf, probablement, les pays du Golfe (Arabie saoudite, Qatar, Koweït, Oman, Bahreïn et les Émirats arabes unis) qui n’ont accueilli aucun réfugié depuis le début du conflit qui ensanglante la Syrie.

Emotion, indignation, tristesse infinie accompagnent ce cliché parce qu’il symbolise à lui seul le sort de millions de personnes fuyant un régime dictatorial (Syrie) pour se heurter à un autre régime tout aussi barbare (Daech).

Mais un enfant de 3 ans, c’est une petite boule d’espérance, de rires, de jeux, d’insouciance. C’est une somme de tendresse déversée sur lui depuis sa naissance. Et c’est tout ça qui est venu s’échouer lamentablement sur cette plage habituellement réservée aux loisirs des estivants…

Qu’allons-nous faire, nous tous Européens, pour empêcher de telles tragédies à l’avenir ?

Probablement pas grand-chose parce que ce n’est pas nous qui sommes jetés sur les routes, et parce que nous vivons dans des pays en paix. Nous assistons, impuissants, à ces exodes tragiques et à leurs dénouements parfois insupportables.

Entendons-nous bien : ils ne sont insupportables que parce qu’ils viennent déranger nos consciences de citoyens paisibles dont l’essentiel des problèmes réside dans le cours du pétrole ou les variations du climat.

Cette semaine, j’ai eu l’imprudence (l’impudence ?) de partager sur Facebook la chronique d’un ami (Éric Gozlan) qui s’offusquait de l’inertie de la communauté juive face à la question des migrants (c’était avant la photo-choc d’hier).

Il en est résulté une volée de bois vert à mon intention me rappelant qu’il y a en France encore beaucoup de coreligionnaires mal logés et que, par ailleurs, Israël accueillait régulièrement des milliers d’immigrés (juifs) de la planète.

Cela me rappelle un poème du pasteur allemand Martin Niemoller qui, après avoir assisté au torpillage d’un navire de transport alors qu’il était sous les drapeaux, avait écrit : « Ce 25 janvier 1917 a marqué un point de non-retour dans ma vie, car il m’a ouvert les yeux sur l’impossibilité absolue d’un univers moral. » Pendant la Seconde guerre mondiale, il protesta contre le sort réservé aux Juifs par les nazis, ce qui lui valut d’être déporté aux camps de Sachsenhausen et Dachau avant d’en être libéré en 1945. Voici donc ce court, mais édifiant, poème :

Quand ils sont venus chercher les communistes, / Je n’ai rien dit, / Je n’étais pas. / Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, / Je n’ai rien dit, / Je n’étais pas syndicaliste. / Quand ils sont venus chercher les juifs, / Je n’ai pas protesté, / Je n’étais pas juif. / Quand ils sont venus chercher les catholiques, / Je n’ai pas protesté, / Je n’étais pas catholique. / Puis ils sont venus me chercher, / Et il ne restait personne pour protester.

Donc, un enfant est mort, et par-delà ce petit corps inerte balancé par les flots puis porté dans les bras d’un policier turc, voilà que le monde se lève, s’indigne, crie à l’arrêt de cette cruauté. Gageons que demain, lorsque l’émotion sera retombée et l’image insupportable dissipée, le cours des choses reprendra normalement (se sera-t-il même arrêté ?) et les affaires continueront as usual.

Mais en attendant, il serait injuste de ne pas signaler des initiatives individuelles prises ici et là. Comme par exemple celle d’un groupe de maires du Centre (me semble-t-il) qui a décidé d’héberger ou de faire héberger par les habitants des migrants pendant plusieurs mois, voire un an.

D’autres actions de même nature sont entreprises ou envisagées en plusieurs endroits. Ne conviendrait-il pas, au-delà de la politique – dont l’action est nécessairement lourde et lente – que les pouvoirs publics encouragent ce mouvement et le diffusent largement par les médias en demandant aux volontaires de se faire connaître ? La générosité publique est souvent plus spontanée et plus importante qu’on ne s’y attend. Il n’est que de voir le succès phénoménal des Restos du cœur par exemple, qui ont survécu à leur créateur et ont même pris une importance accrue au fil des années.

Un enfant est mort. Il faut que par lui, et au-delà de lui, d’autres enfants ne connaissent plus le même sort.

« Tu les enseigneras à tes enfants, et tu en parleras en demeurant dans ta maison, en allant en chemin, en te couchant et en te levant ; tu les inscriras en signe sur tes bras, en mémorial entre tes yeux ; tu les inscriras sur les linteaux de tes maisons et sur tes portes. » (Deutéronome 6:7).

Cette injonction biblique, il faut en faire une ligne de vie.

Tous ces événements douloureux qu’une partie de l’humanité traverse, nous devons en parler autour de nous, à nos enfants, en tout lieu et en tout temps. Ce doit être le levier de notre action (les bras) et celui de notre pensée (entre les yeux). Nous devons en faire notre quotidien, chez nous (les linteaux des maisons) et à l’extérieur (les portes de la cité).

Ce n’est qu’au prix de cette veille permanente que nous resterons sensibilisés aux « misères du monde » incarnées cette semaine par un petit bout-de-choux aux yeux pétillants, au sourire émouvant, désormais réduit à l’état d’une pauvre petite chose ramenée vers la terre par le reflux indifférent et éternel.

Rabbin Daniel Farhi.