Cela est devenu une habitude qu’à chaque difficulté politique intervenant entre Israël et la France, les dirigeants israéliens fassent une déclaration intempestive concernant l’alyah. Ce fut le cas d’Ariel Sharon, de Benjamin Netanyahou et à présent d’Avigdor Lieberman qui a déclaré : « Malgré toutes les difficultés, si vous voulez rester juif et garder vos enfants et petits-enfants juifs, il faut quitter la France et faire l’alyah en Israël ». C’est une ingérence inadmissible dans les affaires intérieures d’un État démocratique.

La décision de l’alyah est une affaire strictement personnelle qui concerne chaque Juif français. Elle ne doit pas être prise à la légère si l’on veut qu’elle soit une réussite. Elle doit correspondre à des convictions sionistes solides, les seules qui permettent d’accepter des sacrifices matériels.

La France n’est pas l’Ukraine. Il n’y a pas le feu à la maison. Toute décision prise sous la contrainte, avec le sentiment que les Juifs de France sont en danger, est vouée à l’échec. D’ailleurs le taux actuel élevé des retours en France plaide pour une réflexion approfondie.

Quand ensuite le ministre Lieberman soulève le parallèle avec l’affaire Dreyfus, il fait une erreur historique grave. Il n’a jamais ouvert un livre d’Histoire de France. On ne voit pas le rapport entre l’accusation fausse d’espionnage dont a été victime le capitaine Dreyfus et les pourparlers de paix avec les Palestiniens.

On ne voit pas le rapport entre un antisémitisme d’État dont a souffert Dreyfus et une question de choix politique. S’il s’agissait de marquer les esprits et d’impressionner quelques Juifs ignares en politique et en histoire, alors c’est un fiasco.

Lieberman se croit encore en Russie où la population juive a subi des exactions qui l’ont menée dans les goulags sibériens. Sa méthode est inappropriée. Il est dans le hors-sujet total.

De Paris où j’écris cet article, je n’ai pas senti une quelconque angoisse parmi les Juifs qui continuent à faire des projets de consolidation de leur vie en France. J’ai entendu au contraire une critique contre le ministre israélien de la défense qui s’est introduit dans la vie privée des familles.

La panique ne règne pas chez les Juifs, même dans le 19° arrondissement de Paris où réside une importante population de musulmans et d’islamistes. Les faits sont là. De nouvelles synagogues viennent de se créer, des commerces d’alimentation casher ouvrent, des restaurants se multiplient au point de considérer le quartier du Trocadéro comme le nouveau « feujland ».

Un nouveau centre communautaire de 1 200 m², incluant une synagogue, une école et un mikvé, ouvrira ses portes en 2018 près du Trocadéro. Les Juifs voient donc loin et investissent à long terme en France sans aucune inquiétude sur leur futur.

C’est certainement l’échec des autorités israéliennes à attirer des candidats juifs à l’alyah qui les poussent à agiter le chiffon de l’antisémitisme. Par ailleurs, les déclarations déplacées et inquiétantes de notre député n’y feront rien.

L’État n’est pas antisémite même s’il existe des groupes antisémites qui prospèrent, comme dans tous les pays européens d’ailleurs. Cela n’est pas nouveau et cela a toujours existé. Je me souviens que nous en débattions déjà à l’UEJF dans les années 1960 à notre arrivée d’Afrique du Nord.

Le CRIF qui est économe de déclarations a réagi violemment pour fustiger le ministre de la Défense qui pousse les Juifs à quitter la France. « Rappelant que les Juifs ont vécu en France pendant les 2 000 dernières années et qu’ils ont reçu la pleine citoyenneté en 1791, le CRIF considère les remarques de Lieberman comme excessives et historiquement inexactes », a écrit son président Francis Kalifat.

Certes la France a connu depuis 2012 des attaques antisémites de la part des djihadistes qui ont fait 12 morts dans la population juive de France et de Belgique. Mais le CRIF « regrette que ces déclarations inappropriées puissent jouer dans les mains des antisémites de toutes sortes et contribuer à la désinformation sur le réel attachement des Juifs français à la République ».

Il est vrai que les chiffres des départs vers Israël ont baissé de 40 %. Il est vrai aussi que les Juifs français restent attachés à leur sol national et à leur culture pour envisager, sans précaution, le saut dans l’inconnu. Il est vrai surtout que rien n’est vraiment fait pour les attirer vers une nouvelle vie.

La méthode choisie par Lieberman est naïve.

Au lieu de jouer sur la fibre sioniste, il agite le drapeau de la peur. Vivre dans une implantation de Cisjordanie à forte connotation religieuse, dans un logement à bon marché, avec des risques d’intégration professionnelle, est la seule perspective offerte aux nouveaux arrivants.

Le gouvernement n’a pas une politique sérieuse et concrète à l’égard des immigrants français qui ne peuvent accepter de quitter « leur paradis » pour une aventure certainement difficile.

L’aspect matériel des choses prime certes sur les convictions sionistes au point de considérer aujourd’hui que l’alyah s’adresse d’abord aux moins de 20 ans, et ensuite aux plus de 60 ans.

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