La presse israélienne a beaucoup publié, ces jours-ci,  à propos de la découverte d’une église byzantine sur le site de construction de l’autoroute bis qui va relier Jérusalem à Tel-Aviv.

Chacun rappelle opportunément le rôle de Abou Gosh comme village neutre où Arabes et Juifs ont toujours vécu en bon intelligence. Les Arabes d’Abou Gosh parlent tous un remarquable hébreu, le village est connu pour son hoummous, une cohabitation prospère entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Les choses ont un peu évolué, on voit surgir des problèmes, mais dans l’ensemble, c’est une zone préservée.

Y découvrir une église byzantine alors que l’on construit une nouvelle autoroute s’inscrit comme une évidence locale: au fond, en Israël et dans les pays avoisinants, il suffirait presque de se pencher dans la rue, de faire quelques trous et percées pour trouver un ticket de char romain ou un document rédigé en grec, latin sinon en araméen et bien entendu en hébreu ancien.

Trouver une église est banal. Il y a aussi des structures : ainsi, les nouvelles maisons qui ont été construites dans le Sud (Negev-Darom\דרום), en particulier à Beer Sheva, l’ont été comme en décalque sur des sites anciens de l’Eglise byzantine et des premiers monastères dans la région de « BiroSeba/BeerSheva ».

Les plans entre les monastères antiques et les batîments nouveaux se superposent. Est-ce étonnant ? Non, car l’espace n’est pas extensible. Ensuite, les temps se succèdent, les hommes passent, surtout dans une région de grandes migrations, constantes au cours de toute l’histoire. Les strates se superposent et certains voudraient parfois oublier celles qui se remplacent comme automatiquement.

Puis vient le temps où la mémoire prend le dessus dans la mesure où chacun y trouve son avantage.

On ne peut impunément construire sur des trésors qui expliquent les modes de vie, sinon les existences – de populations locales. La découverte de sites permet aussi d’envisager un retour d’investissement sur le plan touristique, donnant de la valeur à un pays qui n’était pas si désertique, au contraire même.

Il y a bien plus : l’Etat d’Israël est juif en ce qu’il appelle toutes les Nations à se retrouver sur une terre par-delà la « déchirure de l’absence » sur près de deux mille ans, comme le disait l’historien protestant français, Fadiey Lovsky récemment décédé (le 23 mai 2015).

Encore faut-il accepter ces nations pour ce qu’elles ont vécu et apporté à la fertilité humaine, spirituelle, théologique, sociale, économique dans une région qui est le centre tellurique de l’expérience la plus essentielle d’un renouveau permanent.

Alors que quelques « excités » s’imagineraient que le Mont Sion est juif, uniquement juif, judéen et mosaïque, hébraïque, Yeshouroun etc. etc. et crient en sonnant du shofar pour couvrir les soit-disantes turpitudes de prières grecques ou latines – attention, personne ou peu de ces gens simples et, au fond, bon-enfants ne comprennent le sens de ces prières! – bref, il est plaisant de trouver une église byzantine, en l’occurrence une église  orthodoxe grecque, en sous-sol d’une autoroute en construction pour filer plus vite entre Jérusalem et Tel Aviv.

On sent alors la même soif à sillonner cette terre de promesses. Nous avons tant de mal, nous, être humains, à tenir ces promesses, ne fût-ce que dans le plus élémentaire souci de respecter autrui, sinon même de l’aimer et en tout cas de le rencontrer dans ses grandes diversités.

Il y a une sorte de hiatus entre le retour qui s’inscrit dans toute la tradition prophétique… pour peu que  le judaïsme y souscrive, ce qui doit être la règle mais n’est guère évident. « Béni soit l’Eternel…/ Qui rassemble les exilés de Son peuple Israël-ברוך ה’ \ מקבץ נדחי עמו ישראל » est un mouvement récurrent de l’histoire, une phénoménologie invariante de la destinée hébraïque.

Au temps du retour, il est non moins évident, compte-tenu d’une aussi longue absence et étatisation des structures, de trouver, au détour du chemin de traverse, une petite chapelle, église que l’actualité recouvre aujourd’hui d’un « Nun arabe = « n » = nazoréen = chrétien, bref « notsri-נוצרי » en hébreu moderne. Allez donc savoir pourquoi, les temps ont changé et changent, non pas imperceptiblement, mais avec lenteur et, surtout, avec détermination.

Il faut se rendre à l’évidence. Les intellectuels israéliens, oui ils existent – les lettrés, les personnes cultivées qui sont légions et souvent se considèrent comme des gens ordinaires savent que les Juifs ont reçu un lopin de terre en leasing permanent. Le « leasing » est, au fond, une sorte de « location à long-terme ». Terme financier et bancaire tout comme « to redeem = rembourser une dette sur le long-terme ».

C’est le principe-même du salut (Job 3:4), du mot « gal\גאל, גאולה = payer une rançon, racheter une dette, rédemption. « Il y a eu ce moment où l’Eternel a permis à nos ancêtres d’être rachetés comme par le versement d’un rançon qui les apurait de toute dette » (Berakhot 9a-Pessahim X, 6, de même en Qiddushin 15b ou encore Shabbat 118b qui parle d’une délivrance, libération immédiate).

Il semblerait que cette rançon versée par l’Eternel soit peu présente dans le débat inter-communautaire que nous menons en cette année de shmitah/שמיטה = année sabbatique du repos de la terre et de remise des dettes 5775. Le mouvement implicite aux termes hébreux est de « couvrir puis découvrir ou encore « recouvrir » comme l’indique le français pour des dettes. Il s’agit d’une perspective de cache puis de dévoilement.

Un autre mot est très présent dans le lexique sémitique ancien : « pedyon\פדיון =rachat » comme lorsque l’enfant premier-né est « racheté » devant le Très-Haut (5 Sela’im-סלעאים-שקלים = cent gr. d’argent) afin de pouvoir vivre normalement dans la société et non pas être uniquement consacré au Service de Dieu.

Attendons-nous une délivrance, une rédemption ? Est-ce que cela fait sens ces jours-ci, ou bien cela fait plutôt sourire par incrédulité ? L’Evangile offre une trace intéressante de son enracinement hébraïque et sémitique.

Lorsque Jésus de Nazareth fut présenté par Marie et Joseph, au Temple de Jérusalem, ses parents offrirent le sacrifice prescrit. Mais surtout, ils rencontrèrent la prophétesse Anne, fille de Phanuel de la tribu de Asher, âgée de quatre-vingt-quatre (84 = פ »ד  = pad(a), radical « rédemption ») : « … Parvenue à l’âge de quatre-vingt-quatre ans, elle ne quittait pas le Temple, servant Dieu nuit et jour dans le jeûne et la prière. Survenant à cette heure même, elle louait Dieu et parlait de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance d’Israël  – דמסכנא הוא לפורקנא דאורשלם »   (Luc 2, 38).

Le mot araméen pour « délivrance » est « pourqana\פורקנא » et se trouve aussi dans le Qaddish des orphelins version orientale. Il indique une délivrance vers la vie, acquise sous forme monnayée (Megillah I,70c : « Il arriva ainsi qu’Israël toute entier fut délivré (= liberté et recouvrement des « frais » de vie).

Quel est le lien avec une autoroute en construction sur un site archaïque, où l’on découvre soudain la présence d’une église byzantine qui servait sans doute de relais pour pèlerins visitant la Terre Sainte ?

Une auberge, une halte-rafraîchissement comme on en trouve sur toutes les autoroutes d’Israël, une aire de repos. A l’époque, on parquait son char, on changeait un âne ou un cheval, on pouvait réparer les sandales, voire les vêtements et recevoir un gruau de ce qui est aujourd’hui devenu un falalel+hoummous, des fruits.

L’époque, la frugalité ambiante et des traditions en compétions sous un soleil dru engageaient au végétarianisme.  Et surtout de l’eau, peut-être un lit, sinon une paillasse avec des moines venus un peu des quatre coins de l’Empire romain et bien au-delà. D’autres dégustaient un petit vin chaud à la grecque…pour une hora kala, une « happy hour ».

Tout cela avait un prix, tout comme les points d’arrêt sur les autoroutes modernes. Aujourd’hui, on peut acheter des bricoles comme des T-shirts, des casquettes et autres breloques. A l’époque il valait mieux recevoir, moyennant offrande, un gris-gris, une croix, un poisson – signe de Jésus, fils de Dieu, Sauveur.

A quelques dizaines d’années en amont, puis en aval, le psaume 91 sur les anges indique les affres de l’expérience humaine. « Qui habite le secret d’Elyon passe la nuit à l’ombre de Shaddaï, disant à l’Eternel : mon abri, ma forteresse, mon Dieu sur Qui je compte !\ישב בסתר עליון בצל שדי יתלונן. אמר ליהוה מחסי ומצודתי אלהי אבטח-בו. (…) Tu ne craindras ni les terreurs de la nuit… ni le fléau qui dévaste à midi. Qu’il en tombe mille à tes côtés et dix mille à ta droite, toi, tu restes hors d’atteinte\ לא תירא מפחד לילה מחץ יעוף יומם.יפול מצדך אלף ורבבה מימינך אליך לא יגש. Il a pour toi donné ordre à Ses anges de te garder en toutes tes voies\כי מלאכיו יצוה-לך לשמרך בכל-דרכיך. » (Ps.-Tehilim 91).

Pour l’époque, c’était le minimum vital et même post-mortem sur les routes, l’assurance tous risques et le cri d’une foi viscérale et protectrice « Pisteo/Πιστεω, credo = je crois » ou déjà « Allah Hu Akbar » valaient toutes les sécurités sociales modernes.

C’était le temps que les moins de mille ans ne peuvent pas connaître où les ancêtres de la famille Trigano plantaient leurs tentes entre prières et ruminations philosophiques  sur la « politeia socialis d’antan » tandis que les pèlerins gaulois romanisés buvaient une cervoise en routards pieux et avisés.

Bonté gracieuse ! La problématique existentielle est restée la même à travers les siècles : Dieu n’est-Il pas le Tout-Puissant ?  N’est-Il pas ce Créateur, tendre et miséricordieux, bon et source de bonté ? Tel est le véritable enjeu de ces « découvertes » transgénérationnelles et diachroniques sur l’Autoroute-voie rapide 1-Kvich [mehir\מהיר] Alef\כביש א’ entre la Ville dualisée des paix terrestres et célestes et le tell ancien ravivé aux saveurs du printemps radieux (Tel Aviv, oscillant entre le « alt-neu », l’ancien et le neuf).

Nous sommes sur une terre où tout peut être racheter, à tous les sens du mot. C’est le Mouvement Sioniste qui, dès Bâle 1892, collecte les fonds pour racheter les terrains de l’Eretz. Rançon ou délivrance ? C’est le Fond National Pour La Création d’Israël (KKL ou קרן קימת לישראל) qui construit et reconstruit, paie, repaie des kilomètres carrés de terrains fonciers et les gère précisément en leasing à sécuriser au-delà du temps et des péripéties inhumaines de l’histoire que d’autres imputent parfois au Créateur Lui-même.

Abou Gosh ? C’est le village biblique de Kiryat-Anavim (village du raisin), ou encore Kariat el-Anab en arabe, avec une forte famille musulmane originaire du Caucase qui, à l’ère de Lumières, rançonnait aimablement les visiteurs qui se rendaient de Jérusalem à la côté, à coups de taxes sonnantes et trébuchantes, un petit parfum de Mandrin devenu fervent de pèlerins prêts à acheter leur salut.

Nous en sommes tous là, bien qu’il soit difficile de le reconnaître. « Les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers » (Mathieu 20, 16). Justement, en termes bancaires, on peut parler de « revolving », un crédit sans montants ou échances fixes. Cela décrit parfaitement la situation de ceux qui ont la foi monothéiste.

Il n’y a pas de vrais premiers, pas de vrais derniers, il y a des « gens de passage » qui font la route, passent et repassent, se font un trip et, s’ils ne reviennent pas, les leurs ou leurs parentés sillonneront ces mêmes itinéraires en quête de sens ou avec la conviction de mettre leurs pas dans ceux du fils de l’homme, au nom du Saint Béni soit-Il.

« Les nations « chrétiennes » judaïsent sans le savoir quand elles traduisent par « Byzance », « Fille aînée de l’Eglise », « Sainte Russie » le nom propre d’Israël… Hors de l’Eglise, les Juifs demeurent le peuple que Dieu s’est choisi, nous nous demandons encore pourquoi; hors de l’Eglise, les Païens appartiennent toujours aux nations dont le salut s’articule sur le Mystère d’Israël. » (1)

Il reste que si l’on trouve une église byzantine sur le Kvish 1, cela indique que la foi est présente depuis longtemps en ces lieux souvent dangereux et qu’au péril de leur vie, les croyants chrétiens ont marché sur cette terre des vivants.

Quoi que les uns et les autres en pensent, nul ne pourra éradiquer de la Terre d’Israël ce qui s’y est inscrit dans des pierres apparemment muettes – elles racontent bien plus par leur survie et découverte que toutes les entortillades noueuses d’esprits jaloux ou conquérants. Israël ne peut qu’accepter la réalité de la foi des Eglises, au-delà d’un rapport qualité-prix touristique. Il y va de la totalité de l’annonce du salut.

« Vladimir Soloviev a essayé de formuler avec éloquence les reproches essentiels des Juifs : « Vous oubliez, leur fait-il dire, que le christianisme, en tant que religion, doit être un système de vie, et non pas un système de pensées théologiques ». (Vladimir Soloviev, Etude sur le Talmud (2); il est rejoint les paroles du Rabbin Sacks sur la véritable attitude du Juif croyant dans son introduction à son Sidour de prières juives, « The Koren Siddur\סידור קורן, Londres 2009).

Il y va de la décence de chaque communauté, peut-être aussi d’une forme de violence contenue trop longtemps au sein de communautés juives habituées à l’exiguïté des shtetlech ou villages achkénases, du repliement dans les société arabes. Il y va aussi de la peur grandissante, de l’incertitude de chrétientés locales anciennes, faites de gens du cru et de personnes importées à chaque génération, fragilisées dans leurs convictions et surtout dans leur compréhensions des temps actuels.

L’Autoroute 1 ne fait que se profiler, offrant une très large perspective d’ensemble sur un territoire encore étroit. Mais elle a traversé les siècles et c’est l’essentiel pour la circulation des idées et des êtres.

(1) (2) : « Antisémitisme et Mystère d’Israël » publié en 1955 par F. Lovsky (sans lien avec le théologien russe orthodoxe Vladimir Lossky), chez Albin Michel, pp. 415 & 527 de l’édition originale, toujours disponible. Cet historien protestant calviniste spécialisé dans l’antisémitisme et les liens entre le judaïsme et le christianisme était né en 1914 et est mort le 23 mai 2015.