Ce 6 août marque le 70e anniversaire du largage de la première bombe atomique américaine sur la ville japonaise d’Hiroshima, suivi, trois jours plus tard, d’une autre sur la ville de Nagasaki. Au total, ces deux bombes ont causé en quelques secondes la mort immédiate d’environ 250.000 personnes, sans compter les morts ultérieurs ni les brûlures profondes et les irradiations, ni les malformations des bébés nés par la suite.

C’était trois mois après la reddition sans condition de l’Allemagne nazie au terme de la guerre la plus destructrice de l’histoire de l’humanité, le 8 mai 1945, qui avait fait entre 50 et 70 millions de victimes civiles et militaires. L’usage, pour la première et – espérons-le – la dernière fois de la bombe atomique était, officiellement, censé contraindre le Japon à la capitulation, ce qui se produisit effectivement le 2 septembre 1945.

Mais nombre d’historiens estiment que ce n’est pas la raison véritable. Un article du journal Le Point de cette semaine, dû à Marion Cocquet, est intitulé : « Et si Hiroshima n’avait servi à rien ? ». J’y reviendrai.

Cette même année 2015, le 27 janvier, on a célébré dans le monde entier un autre 70e anniversaire douloureux, celui de l’ouverture du camp d’Auschwitz par les Alliés. Cette date a été choisie depuis quelques années pour commémorer les massacres de masse organisés par les nazis dans les camps d’extermination, notamment les six millions de Juifs de l’Europe entière, mais aussi les Tsiganes, les handicapés, les homosexuels, etc. En bref tous les êtres humains considérés par l’Allemagne nazie comme des sous-hommes, untermenschen, par opposition à la race supérieure des Aryens que représentait la nation allemande.

Auschwitz, Hiroshima, deux noms qui sont tragiquement entrés dans l’histoire du XXe siècle, et de manière plus générale, dans l’histoire de l’humanité. Deux noms de villes qui, même si elles n’ont pas disparu de la carte du monde, ne pourront plus jamais être évoqués sans en provoquer l’effroi.

Auschwitz, Oświęcim en polonais, est une ville moyenne de 45.000 habitants. « À la veille de la Seconde Guerre mondiale, Oświęcim compte 7.500 Juifs sur 13.000 habitants. Ils y vivent dans une relative harmonie : les mariages mixtes sont certes rares mais les écoles et le conseil municipal brassent les habitants de plusieurs confessions. » (Wikipédia).

Aujourd’hui, le site de TripAdvisor nous informe sur les différents hôtels et locations de vacances, les restaurants et les vols à bas prix au départ Paris. Rien que de très normal si ce n’est que sur cette ville plane une absence pathétique, celle de « ses » Juifs partis en fumée à 60 kms de là.

L’industrie chimique qui emploie 12.000 personnes s’est créée sur le site de la tristement célèbre usine de Buna-Monowitz (Auschwitz III) qui employait pendant la guerre les prisonniers de Birkenau et d’Auschwitz transformés en « esclaves du travail ».

Auschwitz, le nom allemand de la ville, est et restera le symbole absolu de la barbarie planifiée. Il projette son spectre sur tout le siècle dernier, mais aussi sur les siècles à venir. La question est de savoir si ce lieu d’extermination massive pour lequel a été créé le terme de génocide, est en soi une garantie de ce que ce qui s’y est passé ne se renouvellera pas !

Never more, jamais plus, comme on voudrait que la formule se vérifie. Hélas, ce qui s’est passé depuis ne plaide pas en sa faveur. Quelques génocides plus tard, nous sommes obligés de constater que la mémoire d’Auschwitz − jalousement gardée par le peuple juif, beaucoup moins par ceux qui, il y a peu encore, protestaient, la main sur le cœur, qu’ils veilleraient à ce que cela ne se reproduise plus – n’a pas prémuni les peuples de recourir aux mêmes méthodes et d’exterminer des populations entières à travers le monde, du Cambodge au Rwanda, sans oublier les néophytes très prometteurs de Daesh qui envisagent rien moins que d’exterminer ceux qui, à leurs yeux, sont des incroyants.

Et Hiroshima ? La ville martyre a été reconstruite et accueille de nombreux groupes de touristes venus visiter les vestiges pieusement conservés de certaines destructions et proclamer, dans cette ville de la paix (elle fut proclamée Cité de la Paix par le parlement japonais en 1949), que jamais plus une telle horreur ne devait se reproduire.

Etrangement, cette promesse, elle, pour le coup, a été tenue. En dehors de Nagasaki le 9 août 1945, l’arme nucléaire n’a plus été utilisée. Un terrible équilibre s’est établi entre les deux grandes puissances que sont les Etats-Unis et l’URSS (devenue la Fédération de la Russie).

Certes, d’autres pays ont accédé à la capacité nucléaire (Inde, Pakistan, Chine, Israël, France, Angleterre, Corée du Nord) ou sont en train de le faire (Iran, bien sûr). Mais il semble que ce qui s’est produit à Hiroshima et à Nagasaki représente une véritable dissuasion. Ce n’est pas une sagesse acquise sur les ruines des deux cités japonaises martyres, mais un équilibre de la terreur qui s’est instauré et dont on espère ardemment qu’aucune nation ne sera assez irresponsable pour y recourir.

Aujourd’hui, Hiroshima est une grande ville de 1.200.000 habitants qui mêle sa modernité de ville reconstruite et le souvenir du passé, notamment à travers un grand bâtiment qui abritait un musée et dont la structure a résisté à l’explosion nucléaire.

Un cénotaphe en forme d’arche abrite un tombeau qui contient 59 volumes sur lesquels sont inscrits les noms des victimes initiales auxquelles, chaque année, on rajoute les noms des personnes mortes depuis par irradiation. Les visiteurs japonais apportent avec eux des bouteilles d’eau qu’ils déposent là-bas en mémoire de la terrible soif des survivants que les sauveteurs ne pouvaient pas étancher car l’eau était contaminée par les poussières radioactives.

Sur une plaque est inscrite en plusieurs langues cette phrase : « Dormez en paix car nous ne laisserons pas se reproduire la tragédie »… Pour ceux d’entre vous qui ont vu le très beau film d’Alain Resnais « Hiroshima mon amour » (1959), ils ont pu constater la juxtaposition permanente de la nouvelle ville et des images de la tragédie. C’est un peu le symbole de ce que devrait être la mémoire de cet autre spectre du XXe siècle, avec Auschwitz : l’assurance que « jamais plus ».

Mais, je voudrais terminer cette double évocation par la question de savoir si les bombes d’Hiroshima et de Nagasaki ont réellement été nécessaires à la fin de la seconde guerre mondiale.

Beaucoup d’historiens pensent que non. Ils disent que, de toute façon, le Japon était acculé à la capitulation et s’apprêtait à se rendre. Mais, dans la concurrence qui s’annonçait entre l’URSS et les Etats-Unis dans le domaine de l’arme nucléaire, ces derniers décidèrent d’anticiper et de couper l’herbe sous les pieds des Russes.

L’usage des bombes atomiques aurait été parfaitement superflu pour amener le Japon à résipiscence. Ces dernières 250.000 victimes auraient pu rester en vie sans que le sort des armes eût changé ! Il ne s’est agi « que » d’une démonstration pour couper l’envie aux adversaires de demain (les anciens alliés) de recourir au nucléaire dans la guerre froide qui s’annonçait, et dont on ne pouvait pas prévoir les conséquences.

Auschwitz et Hiroshima, 70 ans déjà, 70 ans seulement, et les hommes ne sont pas plus sages. Puisse-t-il se faire qu’il ne faille plus recourir à ce qu’ils ont représenté et qui n’a été porteur que de tragédies et de souffrances !

Rabbin Daniel Farhi.