Aujourd’hui, je suis allé à Auschwitz. Ne résidant pas en Pologne, il m’a d’abord fallu me rendre à Cracovie. Là, j’aurais pu réserver à mon hôtel un tour organisé. Très peu pour moi. Me restait le train, de fort mauvais goût. Ou l’autobus.

J’ai pris le ticket de transport la veille, trempé par l’orage printanier. La caissière anglophone, merci à elle, m’a informé que ce serait le minibus de 7h50 pour 12 zlotys, soit trois euros, et 1h20 de trajet. Je n’étais pas moins trempé mais, ce viatique en poche, je savais que j’irais.

Précisons que l’on n’entre pas comme cela à Auschwitz, car la visite de ce site est très demandée. Il faut impérativement réserver par Internet pour être admis.  La plupart des visiteurs choisissent un tour guidé pour 40 zlotys les trois heures et demi à très fort contenu didactique.

Ce n’est évidemment pas pour épargner dix euros que j’ai préféré la visite individuelle, gratuite, et disponible au créneau de 9h45. Chaque chose en son temps : je voulais avant tout aujourd’hui me recueillir, et pleurer à ma guise, sans retenue.

Comment s’habille-t-on pour aller à Auschwitz ? Je n’avais ni costume sombre, ni chemise blanche. Mais au moins mon sweater et mon jean étaient discrets. Je m’y ralliais par défaut et je ne veillais pas trop tard dans la Cracovie des touristes et des étudiants.

J’avais juste avant enchaîné à Varsovie conférences universitaires et entretiens de presse pour un public polonais de plus en plus intéressé par la montée en puissance des jihadistes (trois touristes polonais ont été tués dans l’attaque de Daech contre le musée tunisien du Bardo, le 18 mars 2015).

Dans le minibus pour Auschwitz, ma voisine japonaise refaisait son maquillage et deux sexagénaires espagnoles médisaient à très haute voix de leurs copines restées au pays. Il n’y avait pas que des touristes dans ce minibus, emprunté par des travailleurs et des lycéens polonais qui montaient ou descendaient aux arrêts fréquents.

Après les orages de la veille, le soleil brillait sur la campagne polonaise. Et sur le « musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau », l’intitulé officiel du site.

Les cars de voyages organisés saturaient déjà le parking. Les oiseaux chantaient. Et le contrôle de sécurité à l’entrée valait bien celui d’un aéroport.

Rappelons ici les chiffres de l’horreur : un million de Juifs, dont 200.000 enfants, ont été exterminés à Auschwitz, ainsi que 70 à 75.000 Polonais, au moins 21.000 Tziganes, 15.000 prisonniers soviétiques et 10 à 15.000 prisonniers d’autres nationalités (dont au moins deux mille résistants français).

Les indications du site proprement dit sont en trois langues, polonais, anglais et hébreu. Plusieurs Etats ont également aménagé, à l’intérieur d’anciens blocs de détention du site, des espaces dédiés à leur dimension nationale de l’Holocauste. Les trois langues des légendes sont alors celle du pays concerné, aux côtés de l’anglais et du polonais.

Un même bloc abrite au rez-de-chaussée l’espace français, inauguré par Jacques Chirac en 2005, et, au premier étage, l’espace belge, le seul en cinq langues (anglais, polonais, flamand, français et allemand). Tchèques et Slovaques ont aussi installé leurs expositions nationales respectives dans le même bloc.

Polonais, Néerlandais et Hongrois ont chacun leur bâtiment dédié. Le bloc russe présente les images, soit mises en scène, soit spontanées, tournées lors de la libération du camp par l’Armée rouge en janvier 1945. On y voit aussi les dessins du survivant Zinovy Tolkachyov, parfois tracés sur le papier à en-tête de l’administration du camp.

Il y a également un pavillon consacré à l’extermination des Tziganes, qu’ils soient Sintis ou Roms. C’est une coopération entre les gouvernements allemand et polonais, avec le soutien de la Commission européenne, qui a permis un tel travail de mémoire. J’y croise des jeunes Musulmanes voilées, venues en groupe de Belgique pour passer cette journée à Auschwitz.

Avouons-le sans détour, l’émotion n’est pas forcément de mise dans les files indiennes qui défilent devant les portraits anthropométriques des détenus exterminés dans le camp. Peu de regards sont rougis et la prise de photos en rafale amortit l’horreur absolue de ces amoncellements de chaussures ou ces tas de montures de lunettes.

Une navette est assurée entre Auschwitz et Birkenau par un bus dédié dont le trajet s’affiche en lettres digitales. Des passagers sucent des esquimaux, parce qu’il fait vraiment chaud. Des touristes italiens hésitent entre un hamburger et un hot-dog au snack-bar qui jouxte l’arrêt de la navette.

Birkenau, désigné aussi comme Auschwitz 2, est un site immense, à l’accès non filtré. C’est surtout là que l’extermination a été opérée, avec cinq fours crématoires en activité soutenue. Au bout de la sinistre voie ferrée se trouvent les ruines des deux principaux fours, détruits à l’explosif par les Nazis dans l’espoir d’effacer les preuves de leurs crimes. Les cendres de leurs victimes ont été déversées dans les mares voisines.

Un des principaux artisans de la déportation de quelque 70.000 Juifs depuis la France vers Auschwitz était Alois Brunner, officier de la Gestapo en charge des « affaires juives ». Le bourreau nazi trouva refuge dans la Syrie des Assad. Jacques Chirac évoqua en vain ce scandale auprès de Hafez al-Assad, en visite d’Etat à Paris en 1998, puis de Bachar al-Assad, en visite d’Etat à Paris trois ans plus tard. En 2001, le tribunal de Paris condamna Brunner par contumace à la réclusion à perpétuité. Brunner est mort paisiblement en Syrie en 2010, protégé jusqu’au bout par les Assad père et fils.

Le mémorial de Yad Vashem à Jérusalem a établi à Auschwitz un extraordinaire pavillon, malheureusement moins fréquenté que les « blocs » historiques. On peut y lire cette citation de Primo Levi sur l’Holocauste.

« C’est arrivé, cela peut encore arriver, telle est l’essence de ce que nous avons à dire ».