Vous n’y échapperez pas ! Même au seuil d’une réflexion sur la tragique actualité de ces derniers jours, je ne résiste pas à vous citer un mot d’enfant, celui de mon petit-fils Jonas, 5ans ½.

Il y a presqu’un an, comme j’étais allé l’accueillir à la gare de Lyon en provenance de Nice, avec ses parents, alors que nous passions devant la tour Eiffel vers minuit, il exprima le désir d’aller la visiter toutes affaires cessantes.

Sa maman lui expliqua qu’à cette heure-là, et après un voyage de près de six heures en train, ce n’était pas possible, mais que le lendemain, oui c’était promis.

Le lendemain matin, à son réveil, la première chose qu’il demanda fut : Maman, pas vrai qu’aujourd’hui, c’est le lendemain d’hier ? Elle lui répondit que oui, après avoir toutefois un peu réfléchi au caractère quelque peu existentiel de cette affirmation. Et pourquoi, ajouta-t-elle, poses tu cette question ? Et Jonas de répondre : alors c’est aujourd’hui qu’on va à la tour Eiffel !

J’ai pensé à ce mot depuis lundi. En effet, après l’extraordinaire démonstration de solidarité fournie par nos concitoyens à travers toute la France au lendemain des attentats sanglants des 7, 8 et 9 janvier, et qui a connu son apothéose dans cette gigantesque marche parisienne du 11 janvier, marche à laquelle ont participé le Président de la République, le Premier ministre, plusieurs ministres ainsi que les responsables politiques de tous bords, et auxquels se sont joints les chefs d’Etats ou de gouvernements de quelque cinquante pays, plus d’un million de personnes, tout le monde a exprimé ce vœu : pourvu qu’à partir de demain, cette belle unité n’éclate pas, et que nos gouvernants sachent prendre les mesures nécessaires à notre sécurité ! Et voilà qu’on était au lendemain d’hier, ce jourd’hui.

Ces lendemains sont arrivés. Les personnes avec qui je parle sont encore « sonnées », à la fois par la barbarie vécue pendant trois jours dans les rues de Paris, et par l’impressionnante réponse du peuple de France à cette même barbarie. Mais en même temps elles/nous voyons bien que l’élan ne faiblit pas.

Le Premier Ministre, Manuel Valls, au cours d’un discours très inspiré devant les députés de l’Assemblée Nationale, a dit et martelé sa volonté de tirer toutes les leçons des attentats de Paris. Et, phénomène unique dans l’histoire de cette institution (qui nous représente tous), il a été longuement et unanimement applaudi par tous les députés, toutes tendances confondues (si l’on excepte deux personnes qui avaient sans doute des crampes aux jambes qui les ont empêchées de se lever pour la Marseillaise).

Auparavant, le chef de l’Etat, dans une impressionnante cérémonie dans la cour de la Préfecture de Police, avait longuement rendu hommage aux trois policiers tués dans l’exercice de leurs fonctions.

Les ministres de l’Intérieur et de la Défense ont annoncé des mesures sans précédent, notamment pour protéger les lieux de culte et de culture juifs. Des appels ont été lancés par et vers de nombreuses institutions pour exhorter au « vivre ensemble », à la meilleure intégration des minorités, à la désolidarisation d’avec les extrémistes, à la vigilance accrue vis-à-vis des aspirants djihadistes, à une répression implacable contre les pyromanes, c’est-à-dire ceux qui font l’apologie des crimes contre des journalistes, des représentants de la force publique, des Juifs.

Sans remettre en cause la liberté d’expression si chère à notre République, il a été évoqué la mise en place d’un arsenal éducatif et judiciaire propre à réduire les trop nombreux dérapages de langage et de comportement auxquels nous assistons depuis quelques années dans notre pays.

Notre pays, dis-je, parce que c’est le mien comme c’est celui de 66 millions d’autres Français. Que je sois juif n’y change rien, au contraire. Parce que sa culture n’était pas celle de mes parents, je l’ai reçue comme un don précieux. Je suis né à Paris et, si mes ancêtres étaient des Juifs d’Espagne, puis de Turquie, il n’empêche que je peux m’identifier parfaitement à tout ce qui m’a été enseigné au cours de mes études : une langue extraordinairement riche, une littérature et une philosophie universelles, une histoire souvent prestigieuse, une géographie si variée sur un seul territoire, une hospitalité jamais démentie.

Et je pense que si j’ai pu faire mienne cette culture et miens les trois mots qui sont gravés sur tous les bâtiments publics – Liberté, Égalité, Fraternité –, c’est justement à cause de leur adéquation avec l’histoire et la civilisation de ma communauté religieuse, ce judaïsme que mes ancêtres ont pu vivre paisiblement (à quelques exceptions près) en France.

Il y a toujours eu une sorte de complémentarité dans mon esprit entre mon judaïsme et mon appartenance à la nation française. C’est pourquoi je ne peux ni ne veux admettre d’être obligé de fuir un pays qui est le mien et que j’ai servi de mon mieux pendant toute ma vie. Un pays où j’ai fait souche, où je me suis marié, j’ai eu des enfants et des petits-enfants.

Et ce, quel que soit le pays vers lequel je devrais fuir, fusse Israël que pourtant je chéris comme une seconde patrie. Je n’accepterai jamais d’être obligé de partir comme le furent les Juifs d’Europe centrale aux 19ème et 20ème siècles, ceux d’Espagne en 1492, et tous les autres chassés par l’antisémitisme.

J’aime la France qui a marché dans les rues samedi et dimanche derniers, celle qui affirmait son unité et sa solidarité avec les victimes, toutes les victimes, et leurs familles.