Cette affaire ne remonte pas uniquement à un passé récent mais aux origines mêmes du nouvel Etat juif : la nécessité de faire une coalition pour diriger ce pays, jeune et vieux à la fois. Mais qui dit coalition dit aussi négociations ardues avec des partenaires gouvernementaux qui n’attendent parfois que la première occasion pour en sortir et obtenir plus de postes ministériels que précédemment. D’où la valse des gouvernements, génératrice d’instabilité.

Pour nous qui sommes habitués au bipartisme mettant en scène une majorité et une opposition, cette image d’une diversité dépourvue de toute unité étonne. Et l’une des composantes les plus volatiles, oserais-je dire, de ce paysage politique très segmenté, n’est autre que la tendance religieuse.

Il existe en effet, plusieurs tendances au sein du spectre politique religieux. Cela peut paraître curieux mais c’est bien le cas car les programmes qu’ils défendent et entendent mettre en application sont assez différents : les uns insistent sur le développement de leur système éducatif, par exemple plus de yeshivot, d’écoles talmudiques de tout genre, d’autres veulent étendre les allocations familiales dans des milieux religieux où les familles nombreuses sont bien représentées.

D’autres enfin, souhaitent se dérober à la fois au service militaire (que d’autres religieux, pourtant, accomplissent avec conviction et souvent dans des unités combattantes) et aux impôts, au motif qu’ils sont les gardiens spirituels de la tradition d’Israël… D’où l’expression araméenne de Netouré Karta.

Je ne cherche pas à imputer la faute à qui que ce soit ni à insinuer que les religieux sont la cause de tous les péchés d’Israël, mais je veux montrer que la décision de David Ben Gourion, au lendemain de la création de l’Etat d’Israël, d’intégrer la branche religieuse dans l’échiquier politique était, certes risquée, mais très sage.

Certains pensent, au contraire que le plus charismatique de tous les leaders politiques israéliens a pris la bonne décision puisque la preuve la plus ancienne des droits légitimes du peuple juif sur sa terre ancestrale se trouvent dans la Bible hébraïque que les religieux ou les orthodoxes (harédim) étudient quotidiennement depuis des siècles. D’autres, enfin, pensent qu’entre deux maux, il fallait choisir le moindre.

Mais voilà le hic ou pour parler en araméen comme le Talmud, da ‘qka ou alya we-qots bah (c’est là que le bât blesse, ou c’est une queue de vache bien grasse mais il y aussi une épine) : en français on parlerait du revers de la médaille.

Les partis religieux défendent souvent des revendications que les autres partis, purement politiques, ne partagent pas, et pourtant ils sont contraints de gouverner ensemble. Cela fait penser au proverbe chinois qui servit de titre à un livre rédigé par André Fontaine, l’ancien directeur du journal Le Monde, Un lit pour deux rêves !

En principe, quand un homme et une femme partagent le même lit, ils forment un couple uni et espèrent les mêmes choses. En Israël, on peut faire partie du même gouvernement sans partager les mêmes objectifs.

Comment se justifie la présence de toutes ces tendances religieuses dans l’échiquier politique israélien ? On le voit, ces jours derniers, au sujet du vote d’une loi portant ouverture ou fermeture du petit commerce le jour du chabbat… Quoi qu’on en pense, il faut s’arrêter un instant sur le rôle crucial du chabbat dans la religion et la spiritualité juives.

Or, la quintessence de la pratique religieuse se résume aux prescriptions relatives au chabbat. Si vous laissez libre cours au mouvement du progrès technique et au libéralisme économique, vous liquéfiez totalement les fondements juifs de cet Etat. Et s’il n’est plus juif, il perd (ce qu’à Dieu ne plaise) sa raison d’être.

Il convient donc, comme le pensait Ben Gourion, de ménager les religieux et de les intégrer au système. Ils peuvent le critiquer autant qu’ils veulent, mais le disait l’ancien président Lyndon Johnson de quelques alliés encombrants : je préfère qu’ils crachent dans la tente plutôt qu’ils nous crachent au visage à partir de l’extérieur… Ce n’est pas très poétique mais la métaphore est claire.

Le reproche que l’on pourrait adresser aux religieux en général, mais pas à tous, est cette coupable tendance à la corruption, comme dans les autres partis, mais eux qui se réclament de valeurs éthiques supérieures devraient être inattaquables. Or, c’est hélas, loin d’être le cas.

Nombre de ministres religieux ou prétendus tels ont dû quitter leur ministère ou séjourner en prison. Je ne me mêle pas de savoir qui avait tort ou qui avait raison, puisque chaque fois que cela s’est produit, soit les mis en cause se sont plaints d’être victimes d’un ostracisme communautaire (séfarades / ashkénazes), soit en raison de leurs opinions en faveur de la religion. En somme, tous les coups sont permis pour se défaire d’un adversaire politique… C’est un peu ce qui se passe actuellement.

Il n’est pas possible, dans ce contexte, d’ignorer ce qui se passe sous nos yeux où une certaine presse, alimentée par des partis politiques, tirent à boulets rouges sur l’actuel exécutif et la personne même de son chef. C’est un jeu éminemment dangereux alors que la montée des périls, notamment iranien aux abords du nord d’Israël, constitue la préoccupation majeure dans le domaine de la sécurité des frontières.

Depuis des semaines, voire des mois, les accusations succèdent aux accusations, les rumeurs aux rumeurs ; il n’est pas jusqu’aux propres enfants du Premier Ministre qui n’aient été épargnés, victimes d’en enregistrement pirate, alors qu’ils se défoulaient dans un état d’éthylisme détestable. J’ignore qui a espionné ces jeunes gens qui ne sont certes pas des parangons de vertu (mais qui l’était à leur âge ?).

Cet enregistrement a évidemment été effectué afin de porter atteinte au Premier ministre lui-même ; j’ajoute que je ne le connais pas personnellement, que je ne plaide en faveur de personne mais je dois souligner que ce jeu de massacre risque d’être délétère pour le pays tout entier. Certes, il ne faut jamais donner à un politique le bon Dieu sans confession. Et sûrement pas en Israël.

On sent l’ardeur enflammée du combat partisan. C’est normal, mais il y a des rendez-vous électoraux, il convient de les attendre sans que l’atmosphère ne soit empoisonnée. Où veut-on aller ainsi ? Faire chuter une nouvelle fois le gouvernement ? Affaiblir le pays et ses dirigeants ? Qu’on me permette cette remarque : je ne vois personne aujourd’hui, apte à remplacer l’actuel Premier ministre.

Que viennent faire ici des cadeaux de spiritueux et de cigares de qualité ? Les leaders politiques de tous les Etats du monde en reçoivent et nul ne songe à les accuser de prévarication ni d’ententes illicites.

La situation politique est, en dépit des dangers, profitable à Israël. Ses ennemis n’ont jamais été aussi divisés, certains pensant même, enfin, que l’Etat juif n’est pas leur ennemi et qu’il ne faut pas se tromper d’adversaire. Auront ils envie de négocier même en secret avec des gouvernements menacés de tomber ?