Il y a une ou deux guerres, je ne me souviens plus, j’étais descendu dans le sud du pays, animer un abri dans lequel des enfants, saoulés par le vacarme assourdissant des explosions, passaient le plus clair de leurs vacances à se cacher.

Et puis, quand ces derniers faisaient la sieste, on profitait de cette petite pause pour discuter avec leurs parents, un café noir à la main. On parlait de l’absurde, des événements, des minutes d’angoisse longues comme des jours d’été.

Des vacances qu’on prendrait après. Si l’après venait un jour…
Shmouel, lui, ne dormait pas.

Du haut de ses cinq ans, son nounours à la main, il regardait le vide de bizarre façon.

J’avais parlé le premier, en bon éducateur rompu aux techniques du style indirect pour aborder un sujet chargé:

– « Salut! Ton nounours a peur? »

L’enfant n’avait même pas levé les yeux. Etait-il perdu dans ses pensées ou m’ignorait-il consciencieusement?J’avais  insisté:

– ״Je te dérange? Tu ne veux pas me parler?

Shmouel avait alors tendu son doigt, pointant le mur en face de lui. Je m’étais trompé, le gamin était bien là, avec moi. Et il regardait le béton épais de notre bunker. Sur une feuille, devant lui, il avait dessiné un garçonnet assis – Shmouel, avec deux fautes d’orthographe – et un ours en peluche, Doubi, sans faute ni coquille. Et un mur aussi.

– « Shmouel, qu’y a-t-il  derrière ce mur » avais-je demandé, pour faire décoller une conversation qui ne prenait pas;  » ton gan, tes amis, ton vélo? ».

Shmouel, lui, avait l’air torturé par une autre question. Ses doigts jouaient nerveusement sur sa peluche. Puis son regard ébène se voilant, il s’était mis à sangloter avec toute la douleur de son cœur pur.

– « Chaque fois qu’il y a un boum » avait-il prononcé, alors que ses épaules montaient et redescendaient pour escorter ses pleurs, « même quand je dors, je…je me mouille « . « Ce n’est pas de ma faute…ne t’approche pas de moi, je suis trempé…c’est comme ça à chaque fois…ce n’est pas de ma faute »…

Non, mon amour, bien sûr que non. C’est juste le prix à payer. Pour un an encore. Ou peut-être dix. Mais c’est le prix. Pour avoir le droit de nous tenir debout, sans craindre à chaque instant de faire encore sur nous.