Je reste interdite à chaque fois que cette question resurgit. Un sentiment de gène m’envahit. C’est une question que je sens venir. Du bout des lèvres. Je la sens poindre, se préparer, mûrir au fil de la conversation. Une question si innocente, si évidente et pourtant si embarrassante. C’est presque comme si on me demandait de me déshabiller.

Il y a les israéliens de troisième ou quatrième génération, les yeux éberlués revenant d’un grand tour d’Europe qui vous posent cette question comme on vous demanderait si vous y voyez clair.

Il y a ceux dont les parents ont fait l’alya et qui n’ont rien connu d’autre que la certitude d’être au bon endroit et qui vous reposent la question l’air distraits, tout en connaissant d’avance la réponse.

Il y a les nouveaux immigrants qui utilisent cette question comme le terreau d’une amitié naissante et pour lesquels trois mots mis à la suite équivalent à une longue discussion existentielle. C’est même sur cette conversation qu’une complicité se créera comme par magie et en accéléré.

Et puis, il y a ceux restés la bas, ceux qui n’osent pas ou qui y réfléchissent en silence. Ceux qui sont en maturation ou ceux qui sont aux prémisses. Ceux qui rejettent totalement cette idée et sont encore choqués de la décision. Pour tous ceux la, c’est comme s’ils cherchaient à vérifier si mes symptômes de départ pourraient un jour les atteindre. Comme s’ils veulent vérifier si la maladie de l’exil pourrait les contaminer un jour.

Je fais mine, à chaque fois, de m’y attendre, d’être préparée, de parfaitement maîtriser l’argumentation. J’ai un beau discours, bien huilé, mais intérieurement, j’ai envie de fuir. De me cloîtrer dans une cachette avec écrit sur la porte « vous pouvez tout me demander, mais pas ça ».

Les plus culottés vous abordent au bout du premier rendez-vous avec cette question. Ils osent en toute impunité en feignant de ne pas comprendre. De ne pas voir le mal.

Mais la plupart, heureusement, sont dans la posture « pas le premier soir ». Ils respectent les préliminaires, ils attendent qu’une proximité se crée. Et puis, au bout de quelques discussion, paff ils vous sautent dessus « au fait, pourquoi tu as fait ton alya ? ».

Le genre de question qu’on sait existentielle mais qu’on feint de mettre sur le compte des discussions de quotidien. Un peu comme si on demandait un jour à son père, entre la poire et le fromage, « au fait, tu l’as quittée pourquoi maman ? ». Le genre de poisson qu’on aimerait bien noyer.

«Au fait, pourquoi tu as fait ton alya ? », ce n’est pas une simple question. C’est une copine, une colocataire, qui s’est incrustée dans mon moi le plus profond. Elle squatte depuis un certain temps, car elle est du genre envahissante et ne veut pas décoller. Plus ça va et plus elle fait partie du paysage, je finis par ne même plus la trouver gênante.

Elle m’accompagne quand je m’habille, quand je me douche, quand je fais du théâtre, quand je raconte des histoires à mes enfants, quand je cuisine, quand je suis silencieuse, quand j’écoute de la musique, quand je lis un livre.

Quand je suis à Paris, elle trotte… comme une petite musique discrète qui contre balance le petit bruit de la pluie ou le signal automatique des portes dans le métro.

Quand je suis en Israël, elle joue à cache-cache, elle fait des blagues et plein de clins d’œil. C’est une question qui me tient chaud, que je porte en moi, qui se dévoue pour me tenir compagnie en cas d’insomnie ou quand je suis bloquée dans les embouteillages.

C’est une question, qui, à la différence des autres ne s’évanouit pas, sitôt la réponse donnée. C’est une question fière d’elle-même et carrément dominatrice, qui n’a aucune intention de changer de nature et fait de son mieux pour demeurer éternellement à l’état de question.

Je scrute son point d’interrogation. Je le vois croiser les doigts et il attend, en tapant du pied.

«Au fait, pourquoi tu as fait ton alya ? » C’est l’éternel dilemme entre les raisons objectives et les raisons inconscientes. Entre l’intime et le public. Entre le vrai et le « pour faire plaisir ».

Cette question, c’est l’histoire de ma vie, la petite sonate de Vinteuil qui guide mes pas, le sous texte de tous mes actes. Un concentré de moi-même.

Cette question qui n’appelle pas de vraie réponse, c’est la preuve de la complexité de chacun de nos parcours. C’est l’idée que les plus grandes aventures humaines ne sont ni rationnelles ni programmées.

A chaque personne qui me demande, je donne une raison différente. Cela dépend du contexte, de la lumière qui brille dans ses yeux, de la réponse qu’il ou elle a envie d’entendre. Je réécris l’histoire tout en restant dans la zone du vrai. Toutes mes versions s’accordent sans se ressembler. Je n’aime pas trop la redondance alors je fais des variations. J’essaie de faire se rencontrer la petite histoire et la grande. Je m’efforce de penser que je n’ai rien choisi mais que c’est le pays qui m’a appelée.

« Au fait, pourquoi tu as fait ton alya ? », c’est une question intime et insondable. Une question qui ne devrait jamais appeler de réponse formelle, unique ou définitive. Une question qui n’appelle que des questions. Une question à laquelle on ne peut répondre que par le non-dit, l’intangible, le minuscule. Une question à laquelle on ne sait pas répondre. Une question qui vous laisse dans le même état que quand on vous demande pourquoi vous aimez l’être cher.

Et essayer d’y répondre de manière définitive ou synthétique, c’est oublier toutes ces ombres qui planent et qui nous y ont guidé sans qu’on le sache, sans qu’on le veuille, et sans lesquelles peut être, nous ne l’aurions pas fait.