Les « vieux » comme moi se souviennent probablement très bien des sorties de métro ou de gares où un panneau, généralement émaillé bleu sur blanc (à moins que ce ne soit l’inverse), énonçait la mise en garde suivante : « Attention ! Au-delà de cette limite, votre billet n’est plus valable ».

On franchissait alors une espèce de barrière métallique composée d’une barre horizontale en équerre qui ne s’ouvrait que dans ce sens.

Les années ont passé, les barrières ont disparu, le poinçonneur des Lilas aussi, et jusqu’au conducteur sur certaines rames… Ce souvenir a inspiré à Romain Gary le titre de l’un de ses plus beaux romans : « Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable » (Gallimard, 1978) où il raconte l’histoire d’un sexagénaire que la vieillesse angoisse.

J’ai repensé à ces vieilles sorties de métro ou de trains et à l’inexorabilité de l’annonce des panneaux qui semblaient nous dire : attention, vous franchissez un pas après lequel vous ne pourrez plus jamais revenir en arrière.

C’était comme une invitation à bien réfléchir au choix que nous allions faire. Lorsque cette barre métallique se sera rabattue derrière vous, vous serez à la fois libre et contraint. Si vous voulez réemprunter le chemin inverse, il vous faudra vous munir à prix d’argent d’un nouveau billet.

En quelque sorte c’était un peu l’avertissement d’Héraclite (5ème siècle avant EC) : « On ne peut pas entrer une seconde fois dans le même fleuve » qu’on traduit souvent par « on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve ». Il le démontrait en disant : certes, il s’agit bien du même cours d’eau avec le même nom, mais, du fait que l’eau a coulé entre les deux bains, ce n’est plus le même.

Bon, trêve de philosophie. Je reviens à l’actualité liturgique de ces jours qui précèdent Pessah’ où il apparaît que la grande affaire de chacun, et surtout de nos compagnes pourtant émancipées depuis plusieurs décennies, est de faire une chasse impitoyable au h’ametz (entendez par là tout ferment ou source de ferment) à l’intérieur de sa demeure.

Ce n’est pas chose facile, et heureusement les autorités rabbiniques publient chaque année des listes d’une longueur exponentielle de tous les aliments interdits afin qu’à Dieu ne plaise nous ne risquions pas de consommer fût-ce un micron de nourriture proscrite.

Je ne sais pas si c’est le mot « micron » qui m’a fait penser à la campagne présidentielle enchanteresse que nous vivons en France actuellement, mais je ne peux m’empêcher de constater que si nos hommes et femmes politiques appliquaient autant de minutie dans le contrôle de leur morale individuelle, nous nous serions sans doute exonérés de la pantalonnade à laquelle nous assistons depuis quelques mois.

Car, en fait, nous ne vous le répéterons jamais assez, le hametz, ce n’est pas que de la nourriture : c’est aussi toute fermentation morale et spirituelle. La recherche symbolique à la lueur d’une chandelle de tout ferment alimentaire nous renvoie à l’examen de conscience auquel nous devrions nous livrer.

En quelque sorte, il s’agirait d’un nettoyage de printemps des cœurs et des âmes. Et là, mon Dieu, il y a de quoi faire. Comme aurait dit le général de Gaulle dont tous les candidats à la présidentielle se réclament : « Vaste programme » !

Donc, qu’on se le dise : au-delà de 11h lundi matin pour Paris, 10h40 pour Strasbourg, 11h10 pour Toulouse, 11h15 pour Bordeaux (les petits veinards !), plus aucune miette de pain ou de biscotte, plus la moindre goutte de bière, plus l’ombre d’un macaroni, plus un pot de yaourt ne devra se trouver en notre possession.

Donc, naïvement, vous allez me dire : si tous ces aliments ne sont plus en notre possession, cela signifie qu’ils doivent avoir quitté nos demeures. Ce n’est pas si simple que ça. Sachez qu’il y a moyen de contourner la difficulté en toute légalité. Ci-dessous, vous trouverez un document que j’ai reçu par SMS, donc sur mon portable, et dont je vous laisse juge de la suite à lui donner.

PROCURATION de VENTE du ‘HAMETS

Dans la mesure où il est interdit de posséder du ‘Hametz à Pessa’h, il est nécessaire de vendre à un non-juif celui que l’on possède, de même que les ustensiles ‘Hamets (qui n’ont pas été nettoyés). Tout aura été rangé dans les placards ou dans des chambres, lors de la préparation de la maison pour Pessa’h.

Ces endroits seront maintenant fermés à clé ou avec un adhésif et loués au non-juif, lors de la vente du ‘Hamets. Les modalités de cette vente étant très complexes, elles ne peuvent être exécutées que par un Rabbin, qui, au nom de tous ceux qui lui en délèguent le pouvoir, vend le ‘Hamets à un non-juif, le matin précédant Pessa’h et le lui rachète la nuit suivant la fête.

*Obligatoire Titre * Bas du formulaire Madame Monsieur Mademoiselle

Société  Nom *  Prénom *  E-mail * Adresse * Veuillez préciser: Numéro de rue, Type de voie, Nom de la voie, Bâtiment, Escalier, Appartement. Code postal :   Ville, Pays. *

Veuillez cocher la case si, vous passez les fêtes de Pessa’h en Israël, ou si vous vendez du hamets en Israël, ou si la vente concerne un endroit où la fête commence avant Paris.

Donne le plein pouvoir au Rabbin xxxxx pour procéder à la vente avant Pessa’h de toutes sortes de hametz suivants où ils seront entreposés : Emplacement du ‘Hamets : et partout où il se trouve et j’accepte toutes les modalités et les conditions énoncées dans l’acte général de procuration pour la vente du ‘Hamets, établi par le Rabbin xxxxxxx.

Je signe pour valider (en cochant cette case) * JJ  /MM  / YYYY

Et moi, j’ai envie de crier : au-delà de cette limite, non seulement votre hametz n’est plus valable, mais votre religion ne l’est plus. Il ne sert à rien de se souhaiter une fête de Pâque joyeuse et kasher, si l’on utilise de tels artifices pour ne pas appliquer la lettre et l’esprit de la loi religieuse.

L’opération de bi’our h’ametz, destruction du  hametz, s’accompagne d’une prière où nous disons : « Béni sois-Tu Eternel notre Dieu, roi de l’univers, qui nous as sanctifiés par tes commandements et nous a ordonné de détruire le hametz ». Puis on ajoute (en araméen) : « Que tout levain, toute pâte levée qui se trouve en ma possession et que je n’ai pas vu ni fait disparaître, soit comme non existant et considéré comme la poussière de la terre ».

Il me semble clair, à partir de cette déclaration solennelle, que nous ne pouvons ignorer que la vente fictive (comme les emplois du même nom) du hametz à un non-juif, puis son rachat après la fête, ne saurait faire que ce que nous avons gardé chez nous, sous clé et avec des adhésifs (!), n’est pas en notre possession.

A une époque où, malgré le progrès de la civilisation, des millions de nos concitoyens vivent sous le seuil de pauvreté, ne serait-il pas plus dans l’esprit de l’élimination du hametz, que de le donner aux très nombreuses associations non-juives qui existent, ce qui correspondrait à deux mitsvoth, deux bonnes actions : nous séparer réellement du hametz, et permettre à ceux qui en ont besoin de manger ?