Il y a quinze ans… Chez le psychiatre…
– J’ai lu ce week-end Résistance. L’histoire du Père Bruno Reynders, dis-je.
Je n’avais pas envie de lire. Je me suis astreint. Contraint. Obligé. Forcé.
Les photos d’enfants en couverture m’ont convaincu. Chaque visage est une vie.
Pour le plus grand des bonheurs, j’ai découvert quelqu’un d’humain. De surhumain. Dans la désolation des pages de l’Occupation, j’ai découvert un bon/homme. Un hors la loi des hommes. Autrement parlant que les politiques. Autrement agissant que la morale ambiante. Des années quarante. Des années actuelles.
Il a coupé le souffle de la lecture. Sacré bonhomme le Père Reynders. Il a sauvé plusieurs centaines d’enfants, dis-je.

– Je lisais les noms, les prénoms. Je n’avais aucune idée comment cela se passait. Je pouvais voir le bébé, le petit garçon ou la petite fille, l’adolescent, l’adolescente, quittés, lâchés, abandonnés. Je pouvais embrasser l’abnégation des parents pour sauver leurs enfants. Des enfants au destin abîmé. Les enfants « cachés », des parents d’Auschwitz ou d’autres camps de la mort, dis-je.

– J’ai retrouvé dans les listes, les fiches manuscrites du Père Reynders, une cousine, un cousin de maman. Les numéros 288 et 289. A. Elle avait douze ans. Il avait six ans.
B. Provisoirement : Hôpital de Jolimont (Soeur Bernadette) C. Présentée par Kramer / Conduits par Charles Martens. D. 31.7.44 E. ?/ F. Munis de leurs T.R. (timbres de ravitaillements) pour août et septembre.
C’est dur d’imaginer les choses. Encore plus dur de faire l’effort de comprendre. Le petit garçon devenu grand venait à la maison lorsque j’étais enfant. Il me portait sur ses épaules, j’adorais ça, dis-je.
Je percevais un trouble lorsqu’il parlait à maman. Elle bataillait avec lui. Il opposait un sourire enjôleur. Pour toute réponse. Elle revenait à la charge. Il apposait un nouveau sourire à ses lèvres d’éternel célibataire. Il ne désirait pas se marier. Créer une famille. Et puis un nom, un prénom trouvé sur une liste et tout prend sens. Je ne voyais pas parce que je ne savais pas voir la pudeur, l’intimité d’une enfance marquée, éclatée, défigurée, dis-je.

– Je me souviens d’elle. A la maison. A six ans. Peut-être avant. Un soldat américain. Mari. Gynécologue. La caméra. Le film de leurs noces sur l’écran monté dans ma chambre. Le départ aux Etats-Unis. Les aînés des familles foutent souvent le camp, dis-je, encore.

– Je me vois jouer avec ses filles à la Côte. Je les portais sur mes épaules. Elles adoraient ça, dis-je.
Leur mère est morte dans les laboratoires nazis. Aux expériences. On ne se remet pas de ces choses. On survit. On ne vit pas. Comme une histoire in/finie. Non-finie. Mal-finie.

– Elle avait fait sa communion. Elle n’était plus juive. Elle n’était pas catholique. Un trouble de l’identité. Etre juive. Etre chrétienne. Après la guerre. Renoncer aux nouvelles croyances. En attendant le retour de maman… dis-je, encore.

– En regardant ses filles, la guerre n’est pas finie, dis-je. Chacune d’entre elles porte sa mère. A la différence. Que ça ne se voit pas. Qu’elles ne savent plus. Ou qu’elles ne savent pas.
Nous pensons choisir nos vies. Nous pensons agir nos vies. Je pense que nous ne choisissons pas. Je pense que nous n’agissons pas. Je crains que la plupart des hommes se trompent. Tant mieux pour eux. Ils n’ont pas conscience. Ils ne savent pas. C’est une constante. C’est une manière comme une autre de vivre. Une vie qu’ils n’ont pas choisie. Un leurre qu’ils n’ont pas compris. C’est peut-être ou c’est aussi ça la vie, dis-je, enfin.
(Le porteur de fantôme(s) – extrait chapitre 74 – Freddy Win)

Il y a quelques semaines…
Maxime m’appelle. Je suis heureux de l’entendre. Il est en Israël, dit-il. Tu peux loger à la maison dis-je. Je ne reste que quelques jours. Je suis chez ma tante, la prochaine fois, propose-t-il. A ta guise, réponds-je. Il veut me voir. Je l’adore. Il est le fils du petit garçon sauvé par le père Reynders. Il s’est marié. Sur le tard. Malgré le diabète. L’amour a gagné.
Il approche avec sa tante. Il me sourit. Je fais sa connaissance. Elle le laisse avec moi. Elle l’a amené à notre rendez-vous au Mall de Ramat-Aviv.
Comment vas-tu motek ? je demande. Je m’attends à ce qu’il réponde que tout va bien. Je suis surpris par son comportement. Cela n’a pas l’air d’aller. Notre rendez-vous prend une tournure que je n’attendais pas. Nous choisissons un café où nous installer. Il me raconte sa vie. Ses amours, sa profession. Ses réussites, ses échecs. Sa tante, son oncle. Sa cousine lesbienne. Son oncle religieux. Le bannissement de la jeune israélienne. Comme un boycott familial anversois.
Je connais de loin l’ambiance. J’écoute. Je ne juge pas. Ma sympathie lui est acquise. Mon amour est pour lui. Je le connais bien. Un jeune homme sain. Un homme devrais-je dire aujourd’hui. J’ai cette habitude de le voir encore comme un enfant, un adolescent, un jeune homme.
Il me raconte ses histoires d’amour. Difficiles. La dernière terriblement souffrante. Il n’arrive pas à l’oublier. Ils se sont quittés il y un an et quelque et le hante encore. Le jour, la nuit, toujours, il pense à elle, qu’à elle.
Il est complètement bouleversé. Plus que mordu, j’ai l’impression qu’il pète les plombs. Son discours est difficile à suivre. Il pense me parler. Il se parle à lui-même. Que cherche-t-il ? je ne comprends pas. Où désire-t-il m’emmener ? je ne saisis pas.
Sa compagne est borderline. C’était insupportable à vivre. Merveilleux quand tout allait bien. Mais des moments rares. Ou le cauchemar de tous les instants, lorsqu’il encaissait les drops ou les pics de sa maladie. Omniprésente dans le lit de leurs vies.
L’amour, toujours l’amour, nous fait faire des choses incroyables. J’ai peur pour lui. Il n’est visiblement pas dans le cours de sa vie. Il fréquente une psychologue qui semble lui faire du bien. J’écoute ce qu’elle lui fait faire. Ou lui dit.
Il n’a jamais fait le deuil de son père. Qu’il adorait. Qui l’adorait. La maladie l’a emporté. Lorsqu’il avait dix-neuf ans. Son père lui a dit : « A présent, c’est toi l’homme de la famille. » Avant de faire sa révérence, deux ou trois jours plus tard.
Le gosse est mal. J’ai pitié de lui. Je ne sais quoi lui dire. Je ne suis pas psy. Des mots banals sortent de ma bouche. J’ai peur, je crains. Il me dit avoir trente-neuf ans. Je me dis que j’aurais été marié trente-neuf, si nous n’avions pas divorcé.
C’était quelques semaines avant notre mariage. Ils ont eu deux garçons, des jumeaux.
Maxime a survécu, son frère est mort après trois semaines. Ses parents étaient à notre mariage. Parmi mes préférés invités.
J’avais vingt ans et des poussières. On leur avait dit à l’hôpital, qu’ils devaient le plus tôt possible parler à Maxime de son frère, lui dire qu’il avait eu un frère. Même s’il n’était pas en âge de comprendre, il saurait. Son inconscient enregistrerait. Sinon il porterait la mort de son frère. Le fantôme de son frère.
Il a dit à la psy qu’il avait eu un jumeau qui était mort quelques semaines après leur naissance. Elle n’a pas relevé. Il a du mal à quitter. Parce qu’il n’a pas fait le deuil de son père, selon elle. Ou ses dires.
Je sais ce qu’il vit ou a vécu. Ma dernière relation a « un trouble de l’attachement ». C’était insupportable. A vivre au quotidien. Sans espoirs.
Je lui demande d’arrêter de rêver. Il lui est impossible de continuer à faire des projets d’avenir avec elle. Ils sont voués à l’échec. Il répond qu’il n’arrive pas à l’oublier. Ils étaient fusionnels, me glisse-t-il. Dans ses bras, dans son lit, dans leur lit, le corps ne faisait plus qu’un. Ensemble parfait. Il m’explique que son corps a gardé la forme de son frère. Comme un défaut d’un corps, de son corps. Qui n’a jamais disparu.
Elle comblait parfaitement ce vide. Avec elle, il était comblé. Serein, lui-même et tous les autres. Qu’on peut-être. Et embrasser dans une vie. Sans elle, il est perdu. Abandonné. Et où tout déconne. La vie professionnelle, les mauvais choix, la débandade etc.
Il me parle de son grand-père. Que j’ai bien connu. Que j’aimais bien. Le beau-frère de ma grand-mère. Sa femme était sa sœur. Arrêtée par les Allemands alors qu’ils s’enfuyaient par les toits avec leurs enfants. Redescendue chercher les chaussures de son mari. Un instant. Fatal sans retour. Sinon peut-être au fil de la souffrance. Ou des mémoires.
Son grand-père s’appelait Max. Mon grand-père s’appelait Max. On a l’habitude de donner le nom des ascendants aux nouvelles générations ashkénazes. Sans imaginer les conséquences. Inconscientes qu’on fait porter à nos enfants. La répétition des scénarios de vie. Le projet-sens des parents. Incompatibles des avenirs.
Axel, son frère, me dit-il. Dormait avec lui, les trois semaines qu’il vivait. L’un dans la courbe, le creux, le vertigineux de l’autre. Comme un nombre parfait. Le deux en un. Contre l’un des deux.
Il me demande s’il ne devrait pas changer son prénom hébraïque. Moïse ou Moshe n’a-t-il pas erré quarante ans dans le désert, me dit-il. Et son grand-père malgré une capacité et des projets ambitieux, n’a pas réussi. Les talents qu’il était en droit d’attendre.
Je l’arrête. Tout de go. Le prénom, peut-être, dis-je. C’est à voir !
Lorsque tu as parlé de ton jumeau, ta psy n’a pas relevé, je demande ou redemande. Comme si sa phrase était passée à la trappe.
Voilà, dis-je. Au fil de notre conversation. Tu m’as expliqué ce qu’il fallait entendre.
J’ai l’oreille. J’entends. Ce que l’autre dit. Ou m’a dit.
Tu n’as pas de problème avec le deuil de ton père. Il t’a aimé, tu l’as aimé, même s’il est parti trop tôt, pour un garçon de dix-neuf ans.
Il t’est impossible de quitter tes compagnes et dans la vie en général parce que tu n’as jamais fait le deuil d’Axel. Rien que dans le nom « Axe-elle », on entend déjà le problème. Il axe le féminin. Axel est un prénom difficile. Un prénom ambigu pour un garçon mais là n’est pas/plus le problème.
Lorsqu’à l’hôpital, on a dit à tes parents de t’informer le plus tôt possible que tu avais eu un frère, c’était une brillante idée. Grâce à laquelle tu n’as jamais porté le fantôme de ton frère. Mais si tes parents ont fait le deuil d’Axel, toi jamais. Vous avez vécu sept mois dans le ventre de votre maman. Tout le monde connaît la force des jumeaux. Comme deux qui font un, et un qui fait deux, à la fois.
Tu m’as expliqué que les trois semaines où il a vécu, vous dormiez l’un serré contre l’autre. Et la forme de ton corps en a gardé la marque ou les traces. Tu as ajouté qu’avec ta compagne, c’était la fusion parfaite. Je pense qu’elle représente/ait ton frère, la relation parfaite, perdue de ta naissance ou le vivre ensemble, dans le ventre de votre mère.
Tu dois faire le deuil d’Axel. Tu as vécu longtemps avec lui sans jamais lui avoir dit au-revoir ou adieu. Tes parents l’ont fait, pas toi.
Il n’y a qu’une seule manière de se séparer d’un décédé. C’est en lui marquant du respect. Dans notre tradition. Nous nous séparons des disparus par la lecture du Kaddish.
Je t’invite à t’assurer que chaque année à la date du décès d’Axel, au « yahrzeit », le Kaddish soit dit à son intention.
Je te propose te t’adresser à un centre religieux qui le fera pour toi en échange de trois cent soixante dollars, de mémoire. Ton inconscient sera apaisé. Pour avoir rendu les derniers hommages à ton frère. « Axel tu es mort et je suis vivant et il faut me laisser vivre. Je t’aime et nous nous retrouverons quand j’aurai 120 ans. »
Je peux te promettre qu’après, tout rentrera dans l’ordre. De ta vie professionnelle. Où tes choix seront les bons. Plans de réussite(s). Et tu n’auras plus de problèmes à quitter les femmes qui partagent ta vie. Ni à te séparer de tes amis etc.
Moshe signifie sauvé des eaux. Je ne sais si cela a un lien avec le liquide amniotique puisque vous êtes nés à sept mois, mais on peut presque penser que tes parents en te nommant Moshe t’ont sauvé. Et si cette image fait figure du passé, je peux te dire ce que tu (m’)as révélé.
Moshe a erré quarante ans dans le désert. Tu en as trente-neuf. Dans quelque temps tu te porteras comme un charme. Je ne répète que ce que tu m’as fait entendre.
Au bout de ces mots, je retrouve le Maxime que j’ai toujours connu. Plutôt bien dans ses baskets ou sa peau, au faîte ou au fait de la réalité, de sa vie.
Il me dit : « Je n’ai jamais oublié l’année passée chez vous. J’ai découvert tant de choses que je ne connaissais pas… la liberté.»
Je ne savais pas. Je n’imaginais pas. Même si je savais le lien fort. Du passé… Je le regarde comme mon fils qu’il aurait pu être.
Je lui dirai plus tard : « Je suis fier de toi. Je suis fier de t’avoir comme famille. »
Il me répond : « Fierté réciproque. »
Le lendemain sa maman m’écrit en MP, merci, tu as relevé le moral de mon fils. Je ne lui dis pas comme j’étais inquiet, comme il allait mal. Que cela n’avait rien à voir avec le moral.
Je n’insiste pas. Les années ont séparé nos affections de jeunesse. Elle était la femme de mon petit-cousin préféré. Je ne corresponds plus à « l’emballage » de la société anversoise.
Kaddish fait (je pleure à nouveau), m’écrit Maxime en MP.
Laisse couler tes larmes, réponds-je. Mais sache que ce sont les dernières.
J’ai beaucoup pleuré. Avant de devenir celui d’aujourd’hui. Qui pleure encore parfois. Des larmes. Qui ne souffre(nt) plus.