La justice française n’abandonne jamais la traque des meurtriers terroristes et il faut en rendre hommage aux magistrats chargés de cette lutte, au premier rang desquels Marc Trévidic.

Déjà, le principal suspect de l’attentat contre la synagogue de la rue Copernic (quatre morts, le 3 octobre 1980) avait été identifié au Canada 29 ans après les faits, avant d’être extradé vers la France en novembre 2014.

Cette fois, ce sont les trois suspects de l’attentat de la rue des Rosiers (six morts et 22 blessés, le 9 août 1982) qui sont visés par des mandats d’arrêt internationaux.

La procédure risque, comme dans l’affaire Copernic, d’être longue et laborieuse, mais la justice française n’a plus de doute sur la responsabilité du Fatah-Conseil Révolutionnaire (Fatah-CR), dissidence de l’OLP, établie en 1974 par Abou Nidal, lui-même condamné à mort par Yasser Arafat.

J’avais signalé, dans mon livre « Mitterrand et la Palestine »,  publié en 2005, que l’utilisation du pistolet-mitrailleur tchèque WZ63 dans la fusillade mortelle de la rue des Rosiers avait été rapidement considérée comme une « signature » du groupe d’Abou Nidal, le Fatah-CR. Le fait qu’Abou Nidal était installé lors de l’attentat à Bagdad (qu’il ne quittera pour Damas qu’en novembre 2003) laissait ouverte la question d’un éventuel commanditaire, puisque l’essentiel des partisans d’Abou Nidal était, en revanche, implanté en Syrie (ou dans la plaine libanaise de la Békaa, sous contrôle syrien).

Le regretté Patrick Seale (1930-2014)  a rédigé l’étude la plus approfondie sur Abou Nidal. Ce livre, qui n’est malheureusement pas traduit en français, est intitulé « Abou Nidal, une arme à louer » (A gun for hire).

Car le chef du Fatah-CR était avant tout un pistolero qui vendait les services de ses sicaires au plus offrant. Et tous les indices pointent désormais vers une commandite de l’attentat de la rue des Rosiers par Hafez al-Assad, qui tenait la Syrie sous le joug depuis 1970, avant que son fils Bachar ne lui succède, à sa mort en 2000.

Le despote syrien était en effet ulcéré par la détermination de François Mitterrand à sauver Arafat et l’OLP du siège israélien de Beyrouth. Les services d’Assad avaient déjà frappé la France par l’attentat de la rue de Marbeuf, le 22 avril 1982 (un mort et 63 blessés), attentat suivi de l’expulsion de deux diplomates syriens.

C’est non loin d’un barrage syrien à Beyrouth que l’ambassadeur de France, Louis Delamare, avait été assassiné, le 4 septembre 1981.

L’engagement français en faveur de la souveraineté du Liban et de l’indépendance de l’OLP était tout bonnement intolérable pour Assad, résolu à accaparer les « cartes » libanaise et palestinienne dans son bras de fer avec Israël.

Un attentat antisémite en plein Paris, perpétré de surcroît par des radicaux palestiniens, ne pouvait, aux yeux d’Assad, que ruiner les chances d’Arafat d’échapper à l’étau israélien sous protection française.

Menahem Begin, le Premier ministre israélien, accuse directement les autorités françaises d’avoir, par leurs critiques de l’offensive israélienne au Liban, favorisé ce crime antisémite. Mitterrand, qui se rend à la synagogue de la rue Pavée pour l’office en mémoire des victimes, est accueilli au cri de « Mitterrand, trahison ».

Les accusations (de complicité) d’antisémitisme portées contre lui le bouleversent.

Le président reste prostré et ne sort qu’au bout de 48 heures de sa « quasi-hébétude » (terme employé par Jean-Marie Colombani dans son « Portrait du président »). Mais il décide ensuite d’engager les unités françaises à Beyrouth dans le cadre d’une « Force multinationale », chargée de superviser l’évacuation d’Arafat et de quelque dix mille de ses combattants.

La manœuvre d’Assad a donc échoué, mais la « sale guerre » menée par la Syrie contre la France continuera de faire de nombreuses victimes au Liban, depuis l’attentat contre le poste Drakkar (58 parachutistes tués, le 23 octobre 1983) aux enlèvements de ressortissants français (dont Michel Seurat, mort aux mains du Hezbollah, en janvier 1986).

En août 1982, Mitterrand fut accusé en Israël comme à Paris d’un crime dont Assad était l’instigateur. En janvier 2015, on sait les amalgames ravageurs qu’a suscités l’émotion légitime de l’attaque contre l’Hypercacher de Vincennes.

Amedy Coulibaly était pourtant partie d’un réseau qui, historiquement, dans le cadre de la « filière des Buttes Chaumont », bénéficiait du soutien des services de Bachar al-Assad.

Coulibaly, juste avant son crime antisémite, a formellement prêté allégeance à Abou Bakr al-Baghdadi, le « calife de la terreur », ménagé durant des années par Assad et ses services. Sa compagne s’est réfugiée dans cette région nord-est de la Syrie, où Baghdadi a ses structures de commandement, région qui n’a jamais été bombardée par le régime Assad, pourtant prompt à déverser des tonnes d’explosifs sur les zones rebelles.

D’Assad père à Assad fils, la continuité en matière de manipulation terroriste est évidente. De bons et de moins bons esprits plaident pourtant en faveur de la réconciliation avec Assad, ou au moins le dialogue avec lui, au nom de… la lutte antiterroriste !!!

Et ces personnalités se targuent sans rire d’une approche « réaliste ». Je n’ose imaginer ce que Bachar doit penser en son for intérieur de telles divagations.

Après tout, les tyrans aussi ont peut-être une forme d’humour.