Retrouvailles avec Auschil, le marchand de bestiaux ! Confirmation, si on est encore un A. ou un U. Il y avait du transfert en l’air. Pour nous, c’était des ennuis. On savait, par expérience, que ces « examens » allaient durer toute la nuit, qu’on ne pourra pas se coucher (après notre journée de travail), et que le lendemain, la sortie au chantier sera comme d’habitude, à six heure du matin.

La « visite » devant le « stapartz » dura à peine 2 minutes. On passait, en courant, tout nu, devant le soi-disant toubib et il jugea d’un coup d’œil notre état de santé…

On nota notre numéro de matricule et notre sort était réglé. Il ne restait plus qu’à attendre la suite

Deux jours après un dimanche, nous étions tous rassemblés dans la cour et on « appela » les élus.

Comme par hasard, tous les partants, étaient des juifs de l’ouest, originaires de la Hollande et de la Belgique. Pratiquement, aucun Juif de l’est.

La liste était dressée par la « schreibestube », par les anciens du camp. La solidarité avait encore joué…

Des pères et des fils furent séparés à jamais et aucune possibilité d’intervenir pour obtenir un changement. Le nouveau transport se composait de 300 hommes. J’étais parmi ce premier groupe.

D’autres transferts étaient également prévus, vers d’autres directions.

Notre destination était, cette fois-ci, vers un « vrai » K.Z.

Nous avions tous une mine d’enterrement, parce-que nous avions très peur de ce qui nous attendait.

Nos gardes nous convoyaient jusqu’à la gare et il se passa un changement de gardiens. Des S.S. qui nous attendaient prirent le relais, avec fusils mitrailleurs aux mains, prêts à toute éventualité.

Pouvait-on encore croire que nous, les loques humaines, étions capables de prendre la moindre initiative pour tenter une évasion ?

Avec l’insigne de la tête de mort sur leur casque, et sanglés dans leur uniforme noir, les S.S. nous paraissaient comme des exécuteurs de hautes œuvres. Cette fois-ci, je me suis dit, nos carottes sont cuites, nous ne reverrons jamais la liberté !

C’est en ruminant ces idées pendant la marche vers le nouveau camp, que nous sommes arrivés à « Gross-Rosen », camp moderne d’extermination.

A l’entrée, au-dessus du porche, pendait un aigle avec une croix gammée, surmonté d’une inscription: Gross-Rosen, herziung heftlungslager (camp d’éducation pour prisonniers). La comédie dans toute sa splendeur !

C’était pour nous éduquer, sans doute, que ce camp possédait un terrain de football, des parterres de fleurs, une piscine de natation (pour les S.S., bien sûr) et son morceau de choix : le four crématoire. Endroit favorisé pour les passe-temps de ces messieurs. Ils y allaient pour assister aux scènes horribles et indescriptibles.

Gross-Rosen, était un grand camp (20.000 hommes) dirigé de toute autre manière que mes camps précédents. Toutes les annonces qui nous concernaient étaient faites par haut-parleurs et gare à celui qui ne comprenait pas les ordres donnés.

Après que les grandes portes en métal se soient fermées derrière nous, on nous rassembla sur la grande place d’appel et un S.S. nous « souhaita » la bienvenue, en nous disant qu’ici c’est votre terminus, vous n’en sortirez que par là en désignant de loin la cheminée du four crématoire. On vit apparaître des « capos » et un « lageraelster » pour vérifier si la cargaison était complète.

A l’appel de son nom, il fallait sortir du rang en courant et crier « ya » pour recevoir un nouveau numéro d’immatriculation, une plaquette qu’on pendait à son cou. Comme il arrive toujours dans ce genre d’opération, des hommes par distraction ou par surdité, ne répondent pas immédiatement à l’appel.

C’est alors, que j’ai pu constater que Gross-Rosen était un vrai K.Z. et que la discipline était dix fois plus forte que partout ailleurs. Quand le lageraelster dû répéter deux fois le nom d’un prisonnier et qu’enfin celui-ci, en courant, se présenta devant lui, les capos l’obligèrent à se mettre au garde à vous et…il reçut d’abord des coups de poing dans les côtes et le ventre, puis des coups de bottes quand il était plié en deux de douleurs. Ceci, lui dit le S.S., pou vous apprendre à obéir et à marcher droit ! A croire que nous n’étions pas encore brisés assez, ni corvéables à souhaits.

Voyant cette « réception », je me faisais des réflexions sur les échelons dans l’horreur. Quand on pense être au fond du désespoir, il y a encore moyen de descendre plus bas…

Les ordres suivants furent de nous déshabiller avec ordre, en déposant successivement sur les tables dressées dans la cour les objets de même nature (ceinture avec ceinture, chemise avec chemise, etc), la dernière table, on était nu comme un ver.

C’est là que j’ai été obligé d’abandonner mon petit journal que je m’étais fabriqué, et dans lequel je notais, de temps en temps, certains évènements plus importants que d’autres. Mes transferts de camps, la mort d’un copain, des dates pas toujours à jour. De cette façon, ce journal me servait de calendrier.

Les feuilles provenaient de l’intérieur des grands sacs de ciment que je trouvais sur tous les chantiers. Ces sacs étaient faits de plusieurs couches de papier Kraft. Je récupérais uniquement les feuilles propres qui ne touchaient pas le ciment.

J’ai eu beaucoup de chagrin en abandonnant mon « journal » qui m’était très précieux, et qui mentalement, me maintenait, par un fil, à la liberté.

A mon retour à Bruxelles, pendant ma convalescence, j’ai réécris ce journal ayant encore tout en mémoire.

Après nous avoir dépouillés du peu qui nous restait de la maison, on passa au contrôle ! De quoi me direz-vous ?

Un S.S. était là, un bâton à la main et nous faisait défiler devant lui. On devait ouvrir la bouche, soulever la langue, écarter les doigts des mains, présenter les deux oreilles et se retourner pour se baisser les jambes écartées. Tous les orifices susceptibles de cacher un bijou ou autres valeurs étaient passés au crible et c’est seulement après cette fouille corporelle qu’on rejoignait le « troupeau » qui attendait patiemment plus loin.

Par groupe, nous fûmes emmenés chez le « coiffeur », aux douches et à la désinfection. Le « coiffeur » était un vrai boucher qui nous a tondus comme un mouton, de bas en haut. Après cette préparation rationnelle, j’étais bon pour le service et surtout pour endosser, pour la première fois, notre uniforme de bagnard. Chemise, pantalon et veste, fabriqué dans une toile de papier à lignes bleues et grises. Pas de poches à la veste.