En écoutant la musique du compositeur juif viennois Arnold Schönberg, il est difficile de croire le témoignage de son amie Alma Mahler, l’épouse de Gustav Mahler, dont Schönberg fut l’élève. Tel qu’elle le décrit dans ses mémoires (Ma vie, édition Hachette, 1985 pour la traduction française), il apparaît parfois aux antipodes de sa musique telle qu’on se l’imagine.

Son œuvre, et surtout, certaines photographies de lui, laisseraient l’image d’un homme rigide, froid, terne, sans humour, désespéré, angoissé, et pourtant, paradoxalement, il semble qu’il ait été tout le contraire dans la vie : « Arnold Schönberg souffrait d’un invincible penchant à la bohême. » écrit-elle.

Sur son humour : « Au cours d’une réunion de professeurs, Arnold Schönberg interpella ainsi un professeur de musique : “Existe-t-il vraiment quelqu’un qui en sache moins que vous ? C’est-à-dire quelqu’un à qui vous pourriez apprendre quelque chose ?” » Sur son aura : « Schönberg avait le don de réunir autour de lui élèves et admirateurs. Il émanait de lui une force attractive, une fascination spirituelle. »

Une scène, parmi d’autres, révèle le compositeur, l’homme, derrière le masque noir et blanc photographique. En 1920, à Amsterdam, Alma est invitée avec Schönberg à une réception de la Monarchie Néerlandaise en présence du Prince consort (l’époux de la Reine) et le repas tire en longueur :

« Schönberg me souffla à l’oreille qu’il serait impossible d’absorber ces vingt services s’il ne pouvait fumer une cigarette entre les plats. L’attention du Prince fut éveillée par son attitude et il me demanda à voix basse : “Que veut-il ? ” Je répondis de même “fumer”.

Le Prince consort s’écria alors “Schönberg, auriez-vous une cigarette sur vous ? Vraiment ? Donnez m’en une !” Schönberg tendit une incroyable boîte de fer-blanc toute crasseuse, le Prince y prit une cigarette et l’alluma. Lorsque le Prince se mit à fumer familièrement, toute contrainte se dissipa et l’on suivit son exemple. On m’assura après qu’en présence de la Reine, une telle liberté eut été impossible. »

Autre témoignage émouvant d’Alma au sujet d’Arnold : Au début de l’année 1915, elle lui rend visite à son domicile de Zehlendorfn, un quartier de Berlin :
« Schönberg, avec des moyens modestes, avait réussi à donner à sa maison un cachet original. Il aime à bricoler, relie des livres, a su partager de grandes salles par des cloisons de bois et en recouvrir les parois de bourre, y placer des bibliothèques, où les recouvrir de ses propres compositions.

Chaque pièce a sa teinte et son atmosphère particulière. »
Encore un « Witz » alors que le musicien vit désormais aux Etats Unis depuis 1933, comme Alma :
« On avait demandé à Arnold Schönberg d’écrire la musique d’un film : “Si je me suicide”, dit-il, “je veux pouvoir en vivre confortablement.” Il exigea un tel cachet que l’affaire tomba à l’eau.»

Moins drôle, le dernier regard d’Alma Mahler sur Arnold Schönberg…

« Mon ami Arnold Schönberg mourut le 15 juillet 1951. J’allai chez lui avec Anna (la fille d’Alma et de Gustav). C’était une vision tragique. On avait, je ne sais pourquoi, mis une mentonnière au cadavre. Trüde Schönberg était là, toute brisée, et caressait son mari mort.

Elle avait terriblement vieillie en quelques heures. Les enfants fixaient le cadavre sans comprendre. Leur jolie fille Nuria avait ôté ses chaussures et ses bas pour ne pas faire de bruit. »

Pour celles et ceux qui souhaitent s’initier à la musique de Schönberg, compositeur phare du XXème siècle, n’écoutez pas d’emblée son oratorio « L’échelle de Jacob », ou son opéra « Moïse et Aaron », vous risquez de faire très vite demi-tour, voire même de vous fâcher avec votre famille si vous passez cette musique sur la chaine Hi-Fi du salon.

Non, cheminez tranquillement à partir de sa musique post-romantique avec des œuvres comme « Les Gurre-Lieder » (superbe ouverture !) ou « La nuit transfigurée », son chef d’œuvre de la période.

Pour la dissonance, la Sérénade opus 24 (un chef d’œuvre d’humour, mon œuvre préférée), est accessible, comme son concerto pour piano opus 42 dans lequel il a mis un peu d’eau dans son dodécaphonisme histoire de s’ajuster au public américain. Et il y a bien d’autres merveilles encore dans sa musique, comme le Pierrot Lunaire…