24 avril 2017. Cette année les deux communautés arménienne et juive commémorent respectivement la Journée de l’Aghet et de la Shoah à la même date. Deux catastrophes nationales pour une même flamme du Souvenir.

Après la fondation du Mémorial de la Shoah, Yad Vashem, à Jerusalem, en 1953, le Mémorial arménien de Tsitsernakaberd situé à Erevan, la capitale de l’Arménie, va être érigé en 1967 à la suite de la manifestation historique du 24 avril 1965 réunissant, alors, plus de 100 000 manifestants à Erevan pour le cinquantenaire du génocide arménien.

Effectivement, il aura fallu que s’écoulent 50 ans pour qu’émerge un mouvement de reconnaissance du génocide arménien !

Cette véritable prise de conscience aura pour dessein d’éterniser le nom des victimes arméniennes et, d’autre part, d’éduquer les générations futures face à la menace que constituent, plus que jamais, le révisionnisme et le négationnisme.

Or, au moment même où Israël commémore la Journée de la Shoah, en ce jour où l’on rappelle que « chaque homme a un nom que l’Eternel lui a donné »[1] en mémoire des six millions dont on a effacé jusqu’à leur nom, nos frères arméniens, commémorant l’Aghet, la catastrophe arménienne, citeront eux aussi les noms d’un million et demi d’Arméniens assassinés, en 1915, par le régime des « Jeunes-Turcs ».

En 2001, Shimon Peres, alors Ministre des Affaires Etrangères, osera réfuter l’Aghet: « Nous rejetons les tentatives de créer une similitude entre l’Holocauste et les allégations arméniennes. Rien de comparable à l’Holocauste ne s’est produit. Ce que les Arméniens ont traversé est une tragédie, mais pas un génocide »[2].

Le Professeur Israël Charny[3] rétorque, alors, à Shimon Peres : « Même si je ne suis pas d’accord avec vous, il se peut que dans votre large perspective des besoins de l’État d’Israël, il est de votre obligation de contourner le sujet et de renoncer à le soulever avec la Turquie, mais en tant que Juif et Israélien, j’ai honte de la mesure dans laquelle vous êtes entré, celle du déni réel du génocide arménien, comparable aux dénis de l’Holocauste».

Nonobstant la possibilité de protestations et menaces de la Turquie en cas de reconnaissance officielle par le gouvernement israélien et la Knesset nous Juifs, Israéliens, fiers de notre résurrection nationale, nous ne pouvons plus garder le silence !

Portant les traces antiques de notre condition d’esclaves en Egypte gravées en notre chair et en notre âme, nous ne pouvons plus nous taire.

La Mémoire demeure, plus que jamais, notre meilleur rempart contre toute déviation négationniste et toute tentative révisionniste visant à recomposer et à repenser l’Histoire des génocides

Le cri éternel des sangs de six millions des nôtres assassinés parce que Juifs, nous conduit, mieux que d’autres, à mesurer véritablement le sens universel de notre poids moral et l’ampleur de notre Histoire face au génocide arménien.

Israël ne reconnaissant point officiellement ce génocide marqué, alors, par l’indifférence des Nations permettant à Hitler d’entreprendre la « solution finale », rend possible toute forme de nouveau révisionnisme visant la Shoah elle-même.

Cette attitude moralement indéfendable ne lui permet plus de s’insurger contre la position officielle de nombreux dirigeants français selon laquelle la France n’est point responsable du Vel d’Hiv’, position dont s’était courageusement démarqué Jacques Chirac et qui reprend une force nouvelle dans l’actuelle campagne présidentielle, notamment avec les propos de Marine Le Pen.

Israël reconnaissant le génocide arménien, le premier génocide du XXème siècle, loin de déprécier et banaliser la Mémoire de la Shoah, non seulement garantira celle des Juifs mais aussi réparera une lourde dette morale à l’égard de nos frères arméniens.

Comment pourrons-nous expliquer et justifier la non-reconnaissance du génocide arménien aux jeunes générations, sachant qu’elles nous reprocheront d’avoir jeté le discrédit sur les grandes valeurs fondatrices de notre peuple, à savoir l’amour, la justice et le devoir de Mémoire ?

Même l’Allemagne, compromise dans le génocide arménien, a fini par le reconnaître, et ce, malgré les menaces et les diatribes du président turc, Recep Tayyip Erdogan qui vient d’instituer une nouvelle dictature aux portes de l’Europe démocratique.

Le Parlement allemand, le Bundestag a, le 2 juin 2016, reconnu non seulement le génocide arménien mais également sa part de responsabilité en ce même génocide. La Turquie avait, alors, menacé l’Allemagne de représailles… Il n’en fut rien.

Pourquoi Israël devrait-il appréhender la réaction du dictateur Erdogan? La seule crainte demeure l’oubli et l’indifférence.

Sommes-nous disposés à vendre nos valeurs d’éthique et de justice au profit d’intérêts pétroliers étroits, de ventes d’armes avec l’Azerbaïdjan, ennemie de l’Arménie et amie de la Turquie ? Que faisons-nous de notre exigence de Mémoire et de probité historique ? Comment pouvons-nous reprocher aux dirigeants européens leur realpolitik, quand Israël ne s’en prive point ?

Le peuple juif ne peut en aucune manière monopoliser la Shoah. Quelle serait notre attitude si les Arméniens ne reconnaissaient pas notre Mémoire ? Malgré quelques tentatives d’enseigner le génocide arménien, les livres d’histoire israéliens n’en font point mention.

Pourtant, en cette date du 24 avril, nos deux peuples se doivent de lutter ardemment, main dans la main, pour qu’à jamais survive la Mémoire de l’Indicible! La flamme éternelle de nos communautés vise à interpeller la conscience de chaque être humain avec l’éternelle question divine: « Où es-tu? » (Genèse 3: 9).

La Mémoire demeure, plus que jamais, notre meilleur rempart contre toute déviation négationniste et toute tentative révisionniste visant à recomposer et à repenser l’Histoire des génocides.

Où sont les grands hommes de l’Etat d’Israël, qui, sur le modèle d’hommes exemplaires tels Henry Morgenthau, Franz Werfel, auraient le courage de reconnaître l’antériorité et le précédent du génocide arménien par rapport à la Shoah ?

Nous gardons, cependant, espoir!

[1] Ces paroles ont été mises en chanson interprétée par Chava Alberstein.

[2] Déclaration de Shimon Peres au journal Turkish Daily News, 2001

[3] Directeur du Centre de Recherche de la Shoah et du Génocide à Jérusalem.