Je me souviens bien d’un déjeuner avec Yasser Arafat dans la Mouqata’a à Ramallah, peu de temps avant qu’il ne tombe mystérieusement malade et décède.

Juste pour pénétrer dans le quartier général présidentiel à moitié détruit, je dus me frayer un chemin à travers les gravats. J’étais venu avec deux Israéliens, et comme l’un portait une kippah, Arafat avait fait en sorte qu’il y ait de la nourriture casher à table.

La Seconde intifada faisant rage depuis plus de deux ans et demi et la plupart des Israéliens étant convaincus que, s’il le pouvait, Arafat ne désirait rien d’autre que mettre les Juifs à la mer, l’un des hôtes israéliens lui demanda s’il croyait que les Juifs avaient une place quelconque dans la région.

« Bien sûr ! », répondit Arafat en sautant de sa chaise. « De quoi parlez-vous ! Joseph est parti de Naplouse et a gagné l’Égypte pour devenir Premier ministre, et il a plutôt fait du bon boulot si vous vous en souvenez. Plus tard, Moïse a décidé de revenir. Ahlan wa sahlan ! Nous faisons tous partie de la Terre Sainte. »

Ces derniers temps, j’ai beaucoup réfléchi à la relation complexe d’Arafat aux Israéliens et au peuple juif, car je suis d’accord avec lui sans la moindre réserve.

Au cours des derniers mois, les négociations conduites par les Américains entre nos deux camps se sont enlisées à cause de la demande du gouvernement israélien de faire reconnaître Israël comme un État juif par les Palestiniens.

Tout ce débat m’apparaît comme une diversion inutile, qui nous éloigne des sujets bien plus importants auxquels sont confrontés les équipes de négociation. Mais il y a peut-être quelque chose de plus calculé à l’œuvre : des manœuvres pour empêcher les deux camps de parvenir à un accord.

La première fois que le monde arabe a offert à Israël une paix intégrale, ce fut avec le plan Fahd en 1981.

J’ai presque sauté au plafond de joie quand le prince héritier d’Arabie saoudite Fahd m’a parlé de son plan au téléphone.

Son royaume et une grande partie du monde arabe étaient prêts à faire une proposition de paix si Israël se retirait sur les frontières de 1967 et réglait la question des réfugiés. Le Premier ministre Begin a balayé ce plan d’un revers de la main, le considérant comme un complot sournois pour détruire Israël.

L’offre est devenue bien meilleure vingt ans plus tard avec l’Initiative de paix arabe, elle-aussi un plan saoudien élaboré par le prince héritier Abdallah. Elle promet à Israël des relations diplomatiques et commerciales sans restriction avec 57 pays arabes et musulmans, dont l’Iran, en échange d’un retrait intégral des territoires conquis en 1967 et d’une résolution de la question des réfugiés.

Des ambassades et des bureaux commerciaux seraient ouverts. Les touristes et les hommes d’affaires israéliens pourraient trouver des amis et des partenaires à Marrakech, Dubaï et Kuala Lumpur.

Le même gouvernement israélien, tellement avide d’obtenir une reconnaissance palestinienne de l’État juif, a manifesté un désintérêt absolu envers un accord qui accorderait pourtant à Israël une sécurité et une légitimité régionales.

L’Initiative est encore un stratagème, disent certains, destiné à inonder Israël de réfugiés.
Ces sceptiques n’ont pas lu le projet. En prenant une décision historique, l’Initiative, acceptée par le monde arabo-musulman dans son ensemble, considère qu’il doit y avoir une « solution juste et convenue » sur la question des réfugiés palestiniens.

En d’autres termes, l’Initiative ne tente aucunement d’imposer des changements démographiques, géographiques ou politiques qui iraient à l’encontre de la volonté démocratique des citoyens d’Israël.

Le droit au retour des réfugiés palestiniens doit être exercé en plein accord avec le gouvernement israélien.

Ce qui me ramène à Yasser Arafat.

Arafat a applaudi le plan de 1981, reconnu l’État d’Israël en 1988, signé les accords d’Oslo en 1993 avec le Premier ministre Rabin, et soutenu l’Initiative en 2002. Et comme le montre l’anecdote du déjeuner dans son bureau, il a reconnu les racines ancestrales du peuple juif dans notre région et son profond lien spirituel à la Terre Sainte.

En dehors des décisions prises par les diplomates et les hommes politiques, ou les constitutions des États, il y a le simple fait que les Juifs et les Arabes, de même que les Chrétiens et les Musulmans, ont un héritage commun sur une terre commune.

Quand Edmond de Rothschild a visité la Palestine en 1914, il appela les dirigeants sionistes à vivre en paix avec leurs « frères » arabes palestiniens, eux aussi enfants d’Abraham.

Je crois, moi aussi, que nos deux futurs États, un État israélien et un État palestinien, seront fondés sur la reconnaissance de notre héritage commun en tant que Juifs, Musulmans et Chrétiens.