Le Times of Israel, dans un article daté du 1er juillet 2015, revenait sur une information vraiment étrange, à savoir que le Talmud était un véritable best-seller en Corée du Sud.

En 2011, l’ambassadeur sud-coréen, Young Sam Ma, avait déclaré à la télévision israélienne que « toutes les familles coréennes possédaient au moins un exemplaire du Talmud » !

Plus récemment (fin juin 2015), le New Yorker confirmait cette incroyable popularité de l’ouvrage le plus représentatif de la pensée, de la morale et de la loi juives. Ayant envoyé un correspondant à Séoul, celui-ci a visité une école au nord de la capitale où les élèves de 4 à 19 ans étudient le Talmud. Aucun n’est juif, mais tous étudient avec l’objectif d’acquérir les mêmes capacités intellectuelles et morales que les Juifs de par le monde.

Les dirigeants coréens souhaiteraient ainsi que leur population atteigne le niveau de réussite du peuple juif mesuré au nombre des prix Nobel obtenus par ses représentants, notamment en Amérique, en Europe et bien sûr en Israël ! Ils attribuent ce niveau à l’étude du Talmud, et donc, ils ont pris la décision de généraliser son enseignement.

Je dois reconnaître que cette information m’a amusé, ravi et donné à réfléchir à la fois. Je vais tenter de vous expliquer pourquoi.

L’amusement m’est venu en pensant aux nombreuses blagues autour de la réussite et de l’intelligence supposées supérieures des Juifs. Pour faire court, je n’en garderai que deux dont la première est archi-connue.

C’est celle du Juif et du non-juif qui voyagent ensemble dans un train en Russie. Alors qu’ils se restaurent avec ce qu’ils ont emporté, le non-juif demande au Juif : d’où vous vient votre intelligence ? Celui-ci répond : c’est parce que nous mangeons de la tête de hareng. Or, il vient de sortir de ses provisions de magnifiques harengs dont il s’apprête à se délecter. Son voisin lui demande s’il serait disposé à lui vendre les têtes des harengs. Le Juif accepte contre la somme exorbitante de dix roubles la tête, mais le brave homme se dit qu’après tout, ça en vaut la peine si c’est pour acquérir plus d’intelligence. Tout en mangeant, il questionne le Juif : combien vaut donc un hareng entier ? Le Juif lui répond : deux roubles. Mais je ne comprends pas, tu m’as vendu la tête pour dix roubles alors que le hareng entier en vaut deux ? Tu vois, lui répond le Juif, ça commence à agir !

Cette blague met en avant, non l’intelligence du Juif, mais sa roublardise, et surtout la naïveté du non-juif. Et pourtant, c’est une blague juive. Je suppose que c’est parce qu’elle met en exergue la malignité juive face à la prétendue stupidité non-juive.

En fait, si les Coréens imaginent que d’acheter des exemplaires du Talmud et de les étudier leur permettra d’acquérir les résultats escomptés par leurs dirigeants, il conviendrait qu’ils invitent des enseignants juifs afin de s’imprégner réellement de son contenu.

« J’aimerais que mes étudiants deviennent le peuple de Dieu et qu’ils sachent faire preuve de charité comme le peuple juif », a déclaré un parent au New Yorker. C’est très louable mais, encore une fois, cela passe par toute une éducation.

L’autre blague est plus subtile. C’est celle d’un homme qui vient trouver un rabbin pour qu’il lui explique ce que c’est que le Talmud. Le rabbin lui dit : je vais te donner un exemple. Deux hommes sont sur le toit d’une maison et se faufilent dans le conduit de la cheminée pour le nettoyer. L’un en ressort sale, l’autre propre. Lequel va se laver ? Très simple, répond l’homme, c’est celui qui est sale qui va se laver ! Pas du tout, lui répond le rabbin, c’est celui qui est propre parce qu’il voit l’autre sale et il se dit que lui aussi doit l’être et il se lave, tandis que celui qui est sale voit l’autre propre et il ne se lave pas.

L’homme est tout content d’avoir compris. Le rabbin lui dit : je vais te poser une deuxième question : même situation, deux hommes, etc. Lequel se lave ? C’est très simple, répond l’homme tout joyeux, tu me l’as déjà dit. C’est celui qui est propre qui se lave. Pas du tout, lui répond le rabbin ; c’est celui qui est sale parce que la première fois, il a vu que l’autre se lavait, donc il en a déduit qu’il était sale et c’est lui qui se lave. L’homme exulte ; il a enfin compris le Talmud. Le rabbin lui dit alors : je vais te poser une troisième question. Même situation, deux hommes, etc. Lequel se lave ? L’homme répond : c’est celui qui est sale. Pas du tout, lui rétorque le rabbin, ce sont les deux qui se lavent, parce que celui qui est propre a vu que la deuxième fois, celui qui était sale se lavait et il en conclut que lui aussi l’est ! Cette fois-ci l’homme est certain d’avoir enfin compris. Le rabbin lui assène alors : tu n’as rien compris ! Où a-t-on vu que de deux hommes qui entrent dans le conduit d’une cheminée, l’un sorte propre et l’autre sale ? C’est ça le Talmud !

J’ai bien conscience qu’aucune de ces deux blagues ne rend compte de la question de la « supériorité » juive ni de l’enseignement du Talmud en Corée du Sud ! Je les ai mentionnées parce qu’elles me semblent relativiser, et l’idée de supériorité juive, et celle de la recette miracle qu’imaginent les Coréens. Il n’en reste pas moins que cette information mérite un traitement particulier.

Il n’est sans doute pas invraisemblable que la pensée juive ait été forgée par des siècles d’apprentissage du Talmud par sa jeunesse dans le système traditionnel. Rappelons-nous l’enseignement des Pirké Avoth qui prévoit qu’à cinq ans, l’enfant soit initié à la Torah, et à 13 ans au Talmud. Cette précocité s’explique évidemment dans une société où les valeurs du judaïsme étaient transmises très tôt et où les parents avaient à cœur de faire que leurs enfants ne soient pas livrés à l’illettrisme ambiant.

De surcroît, la valeur éducative des écrits rabbiniques était une réalité indiscutable. Il n’est pas invraisemblable non plus que le modèle des discussions entre les maîtres du Talmud ait été à la base d’un esprit rationnel et exigeant en même temps que d’une écoute de l’autre, une tolérance mutuelle et un respect pour les autorités reconnues.

De plus, le Talmud, par la multiplicité des situations et des problèmes qu’il aborde, était et reste susceptible d’ouvrir l’esprit aux réalités de la vie courante. Le fait que ce soit sur les textes de la Bible hébraïque que les rabbins aient étayé leurs raisonnements en garantit l’aspect éminemment moral.

Certes, les situations évoquées (comme dans le cas de la blague de la cheminée) peuvent parfois paraître incongrues, voire décalées par rapport au champ des possibles, mais elles témoignent toujours d’un sens aigu de la responsabilité individuelle et collective. Les discussions sur ces sujets visent à établir une société de stricte justice où les intérêts de chacun sont respectés, où le souci d’autrui est sans cesse mis en avant. Elles témoignent souvent d’une audace à laquelle les autres religions ne se sont jamais confrontées à cause de leur dogmatisme.

En fait, les ennemis des Juifs ne s’y sont pas trompés lorsqu’ils ont voulu s’en prendre à eux. Pendant des siècles de persécutions, c’est au Talmud qu’ils s’en sont pris. Tant il est vrai que c’est entre les pages de cet océan de sagesse que se trouvent la racine et la source du judaïsme.

Comment oublier les nombreuses fois où les exemplaires du Talmud furent brûlés en place publique ? Notamment en France où eut lieu le «procès du Talmud» à l’instigation de Nicolas Donin, Juif de La Rochelle converti au christianisme en 1235 après avoir été mis au ban de l’académie talmudique de Paris par rabbi Yehiel pour avoir mis en doute la validité de la loi orale.

Ce procès eut lieu en présence du roi Louis IX et opposa Nicolas Donin ainsi que des prêtres à quatre rabbins dirigés par Yehiel. Ce fut ce qu’on a appelé la « disputation de Paris » qui dura de 1240 à 1242. Elle se termina par la condamnation du Talmud et le « brûlement » de nombreux de ses exemplaires en place de Grève.

Si le Talmud a pu représenter un tel danger aux yeux de ses détracteurs qui, par ailleurs, ne se privaient pas de brûler aussi à l’occasion ceux qui l’étudiaient, c’est qu’il comprenait des passages selon eux séditieux et qui risquaient d’ébranler les fondements scripturaires du christianisme. –

Aussi bien, convient-il donc de se réjouir de ce qu’aujourd’hui une nation, bien que de culture bouddhiste et confucianiste, reconnaisse au Talmud certaines valeurs, même si elles lui sont reconnues par pur pragmatisme ! Viendra peut-être le jour où, selon la parole des prophètes, les hommes de la terre se tourneront vers les Juifs pour saisir un pan de leur manteau afin qu’ils les dirigent vers Jérusalem, c’est-à-dire vers un enseignement de lumière dont le Talmud est l’exacte illustration.