Le premier vendredi après là démission officielle de Abdelaziza Bouteflika était attendu à la fois par les algériens mais aussi les grandes chancelleries comme un grand test. Il devait renseigner sur deux points essentiels.

Savoir si la stratégie menée par le patron de l’armée Ahmed Gaid Saleh d’accélérer la chute de Bouteflika et d’entamer des poursuites judiciaires contre quelques hommes d’affaires proches de son clan avait réussi à faire baisser la tension des contestations. Et savoir si les algériens, dans leur Hirak, massif et pacifique, sont constants dans leurs exigences  d’enterrer les icônes du système et de créer une nouvelle république sur de nouvelles fondations.

La réponse est venue démonstrative et cinglante. Les algériens ne sont pas tombés dans ce piège tendu par l’armée : amputer le système de sa branche morte pour conserver son cœur. Ahmed Gaid Saleh, sans doute encouragé par les multiples retournements de veste de certains médias, jadis militant fiévreusement pour un cinquième mandat et par le jeu de girouette de certaines personnalités politiques qui ont opportunément transféré leurs allégeances vers le nouvel homme fort du régime. 

A cette nouvelle donne, les algériens ont réitérés leurs demandes : Bouteflika est tombé, son sytème aussi. Et hélas pour Ahmed Gaïd Saleh, il ne s’agit pas là  d’une lubie d’adolescent, ni d’une exigence rêveuse de forces utopiques. Il s’agit d’un besoin profondément ancré dans les entrailles de la société algérienne dont les dynamiques ont été paralysées pendant des décennies et dont la jeunesse fut castrée à loisir par une mentalité gouvernante cleptomane allergique aux changements et à l’ouverture.  

Ahmed Gaid Saleh aura donc échoué dans cet exercice. En prenant à la dernière minute la tête de la croisade anti-clan Bouteflika qu’il a affligé de sobriquets d’une violence inouïe « Bande de salopard » ou de « forces extra constitutionnelles », le patron de l’armée algérienne voulait s’inventer une nouvelle virginité. Aux yeux des algériens, son comportement rappelle celui des grands collaborateurs du régime Nazi en Europe qui, voyant poindre à l’horizon les escadrons des forces de la libération, se sont subitement retournés contre leurs hiérarchies pour se créer un passé de résistant.

Ahmed Gaid Saleh a certes fait références dans ses discours à son patrimoine militaire de héros de l’indépendance, mais sa stratégie actuelle consiste à faire oublier que pendant des décennies, il a été icône, protecteur et pièce maîtresse de ce régime aujourd’hui honni par les algériens pour sa corruption endémique et son népotisme à toute épreuve.  

Cette nouvelle situation est à la fois source d’inquiétude et d’espoir. D’espoir d’abord car cela montre que le peuple algérien aujourd’hui est déterminé à aller jusqu’au bout de sa logique de changement et que quelques replâtrages artificiels ne le convaincront pas de se taire  et de reprendre sa vie comme avant à l’ombre d’un nouveau sytème qui recycle le personnel, le casting et les méthodes de l’ancien.

Et c’est ce que Ahmed Gaid Saleh, patron de l’armée se propose de faire en étant le grand ordonnateur d’une période de transition qui verrait les anciens corrompus se muer à vue d’œil en nouveaux anges de la démocratie et de la bonne gouvernance. Le succès de Gaid Saleh se jaugera à l’aune de sa capacité à vendre aux algériens et à l’opinion internationale cette illusion d’optique. 

Inquiétude ensuite. Car la persistante du Hirak dans ses formes militantes, totales et sans concessions pourraient facilement se heurter à un mur d’incompréhension, voire de difficile faisabilité quand il s’agit d’exiger que toutes les personnalités liés à l’ancien système doivent obligatoirement sortir de la nouvelle photo politique algérienne.

Ahmed Gaid Saleh qui dès le début du Hirak, encore convaincu de la pertinence du cinquième mandat avait joué les oiseaux menaçant de mauvais augure en faisant référence à l’éventualité d’un retour des  années de braises, garderait-il ce ton bienveillant qu’il était obligé d’adopter pour faire avaler sa stratégie de séduction et d’endormissement des passions contestataires ?

Aura-t-il le même sang froid s’il concentre sur son nom et sa personne la très compréhensive haine anti sytème qui mobilise actuellement la rue algérienne et qui constitue son carburant le plus puissant ? Ahmed Gaid Saleh dans l’œil du cyclone n’aura d’autres choix que de passer la main et de rejoindre Bouteflika dans sa retraite ou de raidir son approche avec toutes les scénarios dramatiques que cela implique.