Tristesse, lundi dernier, en apprenant la disparition d’Antoine Sfeir. Il fut l’une des premières personnalités reçues dans mon émission, alors même qu’il était devenu une figure connue sur les plateaux de télévision, venant commenter l’actualité toujours bouillonnante du Proche-Orient et de l’islamisme.

Tristesse, d’abord, en pensant à sa disparition prématurée puisqu’il n’avait que 70 ans. Après Malek Chebel, après Abdelwahab Meddeb c’est une autre figure intellectuelle, issue du monde arabe et combattant courageux contre l’obscurantisme, qui disparaît encore dans la force de l’âge ; tristesse enfin, en pensant aux autres invités de « Rencontre » dont il ne reste désormais pour moi que des souvenirs et des enregistrements.

Antoine Sfeir était une personnalité attachante, au verbe fleuri et au réel talent de conteur.

Le journal Le Monde a consacré un bel article à sa disparition (lire ici).

Les hommages des différentes personnalités politiques que vous y lirez résument bien l’impression qu’il m’a laissée, au fil des rencontres et pas seulement à la radio ; j’ai eu ainsi le bonheur de l’écouter, dans des colloques ou manifestations inter religieuses ou intercommunautaires, comme par exemple, à l’occasion des 50 ans de la Fraternité d’Abraham.

Chrétien maronite de naissance, libanais devenu français après avoir quitté son pays natal en pleine guerre civile, il manifestait une ouverture d’esprit le conduisant à côtoyer les acteurs les plus divers de la société civile.

Ainsi, sa revue Les Cahiers de l’Orient avait des contributeurs de toutes les nationalités et fut un soutien des accords d’Oslo ; il participa un moment à l’aventure, hélas avortée, de « Proche-Orient.info » dirigé par Elisabeth Schemla ; il signa en compagnie de personnalités résolument laïques un manifeste intitulé « Ensemble contre le nouveau totalitarisme », publié par Charlie Hebdo en 2006 (voir sur ce lien) ; et alors que, bien avant le Daech et les attentats chez nous, il était presque mal vu de nommer par son nom le terrorisme islamiste, il lui consacra un livre prémonitoire (Les filières islamistes en Europe) dont j’ai bien sûr conservé l’enregistrement : on en trouvera le lien sur mon blog, en attendant que cette émission soit reprise aussi sur ma chaine YouTube.

Je l’ai invité cinq fois entre 2001 et 2006, et nous avions parlé des sujets les plus divers : de son pays, le Liban ; de la menace islamiste ; des Chrétiens d’Orient ; et du réveil chiite, pour notre dernier entretien.

J’avais alors noté une différence de sensibilité vis-à-vis de l’Iran, différence qui donna lieu huit ans plus tard à une « confrontation » amicale mais publique lors d’une soirée des « amis du CRIF » en novembre 2014 : on peut entendre et voir Antoine Sfeir sur le site d’Akadem ; et m’écouter réagir à 1h18 de l’enregistrement.

Comment expliquer son refus de considérer la République Islamique comme un ennemi redoutable, certes pour Israël, mais aussi pour le monde occidental ? Je regrette de n’avoir jamais eu le temps d’en discuter plus en profondeur avec lui. Je sais que cette sensibilité-là, claire vis-à-vis du totalitarisme islamiste dans sa version sunnite, beaucoup moins pour sa version chiite, est largement partagée au Liban, et surtout dans la population chrétienne : les massacres de Daech, la tolérance du régime iranien vis-à-vis de cette minorité expliquent aussi cela.

Mais chez nous aussi, en France, les « gentils islamistes de Téhéran » ont fait l’objet de beaucoup d’indulgence. Une indulgence qui – espérons le – diminuera un peu, après la mise en cause officielle du renseignement iranien dans un projet d’attentat contre l’opposition, à Villepinte en juillet.

Antoine Sfeir nous a quittés, et nous restent d’innombrables autres enregistrements, d’émissions de télévision, conférences, émissions.

J’ai été particulièrement ému de voir cette vidéo, diffusée au début de l’année et où on voit sur son visage les marques de la grave maladie qui l’a emporté : j’y ai retrouvé, au travers de son parcours et des épisodes tragiques qui l’ont marqué – comme son enlèvement et la torture qu’il subira durant une semaine par le Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP) en 1973 – l’homme chaleureux que j’ai eu le bonheur de connaître.