Antisionisme radical et antisémitisme en Belgique

En Belgique on assiste, plus qu’ailleurs en Europe, aux conséquences d’un cercle vicieux parfait. L’antisémitisme traditionnel biaise depuis des années les comptes rendus et les analyses des médias à propos du conflit israélo-palestinien, ce qui contribue logiquement, à son tour, à aggraver l’antisémitisme.

La Belgique a longtemps été un pays où le racisme était radicalement banalisé surtout vis-à-vis des Africains, ce qui a donné lieu à une colonisation particulièrement dure, ce qui a notamment fait dire à Jean Daniel, dans son livre Le Temps qui reste, que le Belge était le colonisateur le plus détesté d’Afrique.

En ce qui concerne l’antisémitisme, s’il se manifesta de façon physiquement moins violente que dans certains autres pays, il fut très largement répandu au dix-neuvième siècle, y compris dans les milieux considérés comme progressistes et notamment socialistes.

Edmond Picard, dont une rue porte le nom à Bruxelles et qui fut notamment sénateur socialiste, passa à la postérité, malgré des textes ahurissants. Ainsi, écrit-il dans Synthèse de l’antisémitisme les lignes suivantes : « Au physique le type est moins noble ; au moral, il est moins loyal, plus cauteleux. Il prend sans produire. Il suce, il gonfle comme la sangsue, sans augmenter le patrimoine commun. Il est le symbole de la haute friponnerie. Le monstre n’est pas à nos portes, il est chez nous. » Un type de phrase que l’on retrouve dans nombre de ses livres.

Hendrik De Man, véritable figure de proue du socialisme flamand des premières décennies du XXème siècle, collaborateur dans la Belgique sous la botte nazie, écrivit notamment en 1941, à côté de nombre d’autres texte ignominieux,  qu’ « envoyer les Juifs d’Europe dans une colonie isolée de l’Europe serait une solution au problème juif ».

Jules Destrée, autre pionnier du socialisme belge et figure adulée dans les milieux de gauche wallons, fut certes moins obsédé par la question juive que son ami Picard, mais son antisémitisme fut tout aussi indéniable. Antidreyfusard de la première heure, il ne dévia pas d’un pouce de son attitude haineuse vis-à-vis des Juifs.

La littérature belge, miroir de l’antisémitisme banal

La littérature belge est un extraordinaire miroir de l’antisémitisme banal, quotidien et radical des années d’avant-guerre et même d’après-guerre encore. Plusieurs des gloires littéraires belges ont en effet surenchéri dans la haine du Juif.

Jean Ray, écrit la phrase suivante dans L’effroyable fiancé : « La boutique de Taylor était obscure et ce damné Juif trouve que le gaz est trop cher ». Ou encore « Malheur !, répéta alors Hildesheim. Notre péniche s’appelle La Sion retrouvée ! Un nom juif ! Pendant de longs instants, une muette horreur plana sur nous » (Le nom du bateau).

Michel de Ghelderode, homme de théâtre des plus célébrés en Belgique, confia, lors d’une causerie à Radio-Bruxelles, en 1941, sous la botte allemande, que « sans doute le rôle qu’avait joué ce juif semblait peu reluisant, mais qu’attendre de bon d’une race qui engendra dans le même temps un certain Judas Iscariote ». Un Ghelderode qualifié d’« humaniste européen » lors d’un colloque universitaire des années 80 !

Maurice Maeterlinck, prix Nobel de littérature en 1911, ne fut pas en reste : « Un soir, en passant dans une rue abandonnée, je la vois qui embrasse un monsieur, un des seuls Juifs de Gand, nommé Salomon, fabricant de cirage, jaune, noir poilu, hideux et coiffé d’un haut de forme. Je surprends la scène avec une stupéfaction douloureuse, mais il n’y avait rien à faire… Ce fut mon premier contact avec les Juifs. » (Bulles bleues, 1948)

Sans oublier les Juifs odieux à qui est de temps à autre confronté le commissaire Maigret chez Georges Simenon.

Mais c’est dans la bande dessinée, cet art où excellent depuis toujours les Belges, qui est l’une des fiertés nationales et qui se prête si bien à la caricature, que l’on trouve le plus d’exemples frappants d’une approche résolument antisémite du Juif, souvent présenté comme un homme d’argent sans le moindre scrupule ou comme un scélérat répugnant.

On retiendra par exemple ces lignes de Joseph Gillain, dit Jijé, qui a l’honneur d’un musée à Bruxelles : « (…) C’est de ce conflit fondamental des programmes que vinrent les malentendus chez ses auditeurs et, tout de suite, l’hostilité haineuse des chefs d’Israël et enfin leur crime atroce d’arracher à l’occupant exécré la condamnation à mort de leur compatriote Jésus. » Un texte écrit deux ans après la libération d’Auschwitz.

Avant celle-ci, en pleine occupation allemande, en 1943, Hergé, véritable idole en Belgique et, lui aussi, honoré par un musée impressionnant à Louvain-la-Neuve, mais ami personnel de Léon Degrelle, que Hitler appelait son « fils spirituel » et qui fut le Pétain Belge, dessinait l’ignoble Blumenstein, qui s’attaque à Tintin et ses amis, car « une fortune colossale » l’attend à l’issue de ce combat. Plus tard, Jean-Michel Charlier et Victor Hubinon mettaient en scène dans un album de la série Buck Danny, un gredin parfait appelé Bronstein.

Les biographes, ou plutôt hagiographes de ces écrivains et dessinateurs, ont toujours adopté une attitude non seulement négationniste par rapport à l’antisémitisme de leurs idoles respectives, mais se sont souvent montrés particulièrement agressifs à l’encontre de ceux qui ont osé les dénoncer, allant jusqu’à des réponses du type du très enfantin « c’est celui qui le dit qui l’est ».

L’antisionisme, cache-sexe de l’antisémitisme traditionnel

Aujourd’hui l’antisionisme radical a remplacé cet antisémitisme traditionnel. Il est particulièrement net dans les médias et dans les milieux politiques. Le président du Parti socialiste et ex Premier ministre, Elio di Rupo, allait jusqu’à dire, après l’attentat contre Charlie Hebdo : « Je suis Charlie, je suis Juif, je suis Palestinien ».

On relève pratiquement tous les jours des articles antisionistes dans les principaux quotidiens belges.

Tout récemment, à la suite de la publication d’un rapport par le groupe Breaking the Silence, constitué d’anciens soldats de Tsahal, le quotidien flamand de tendance socialiste De Morgen publiait le 5 mai un dossier d’une agressivité extrême sous le titre parlant La hiérarchie des vies selon Israël, qui entend illustrer à quel point la vie des Palestiniens n’a aucune valeur pour Israël.

Un dossier teinté d’une véritable haine, infiniment plus antisioniste encore que celui publié le même jour dans Le Monde. Que l’on en juge par les intertitres : « Nous voulions encore une bombe avant le cessez-le-feu », « L’espèce de plaisir d’un stand de tir », « On tirait sur eux, il devait donc s’agir de terroristes », « Descendre quelqu’un à Gaza pas un ‘big deal’ », …

Que l’on dénonce une hiérarchie des vies dans une guerre est proprement surréaliste, dans la mesure où c’est bien le propre d’un conflit armé que d’attacher plus de prix à la vie des siens qu’à celle des gens  du camp adverse.

Il est aussi remarquable de noter que le fameux mur a longtemps été un sujet dont se délectaient littéralement les journalistes belges (« le Mur de la honte »), mais outre le fait que des dizaines de pays ont construit des murs du même type, on apprenait au cours du mois de mai que la ville de Mouscron, située à la frontière française, venait de développer un projet de mur pour séparer la population des nouveaux réfugiés provenant d’Afrique.

Le maniement des ‘doubles standards’, du ‘deux poids, deux mesures’ est constant dès qu’il est question d’Israël, et ce dans la quasi-totalité des médias du pays. Le plus bel exemple en est la proposition récente de dizaines d’universitaires belges prônant le boycott des universités et des institutions artistiques en Israël, alors même que c’est là que l’on trouve le plus d’adhérents du Camp de la Paix. Et ce alors que de telles mesures ne sont évidemment proposées contre la Russie de Poutine, la Chine, l’Arabie Saoudite ou bien d’autres fauteurs de guerre actuels.
Il n’est pas étonnant que dans un tel contexte, les insultes du type « sale Juif » se mettent à refleurir dans le pays.

« Nous ne sommes pas antisémites, nous sommes simplement antisionistes », répondent ceux à qui l’on reproche leur attitude. Et de se référer aux organisations juives d’extrême-gauche juives, elles-mêmes antisionistes. Outre le fait que l’antisionisme n’est pas une idéologie acceptable, car elle nie le droit à l’existence d’Israël, on rappellera qu’il a de tout temps existé des Juifs antisémites. Les terribles écrits du Juif Viennois Otto Weininger (1880-1923) constituent l’illustration parfaite de cette haine de soi (selbsthass) qu’évoquait notamment Sigmund Freud.