L’attentat de Créteil a été l’occasion d’un débat significatif dans le cadre d’une émission de FR5, C dans l’air, qui lui était justement consacrée, en même temps – fâcheux apparentement- qu’à « la vérité sur la violence ».

Les émissions qui se penchent sur le phénomène antisémite sont suffisamment rares pour qu’on s’intéresse de façon appuyée à ce qu’elles nous donnent à voir et à entendre. En l’occurrence, on ne fut pas « déçu »! A ce débat, qui voulait faire le « vrai » sur la violence, prenait part un sociologue, auteur de livres sur l’antisémitisme, Michel Wiewiorka, appelé à émettre un jugement d’expertise à son propos et supposé proche, par ses origines, de la sensibilité des Juifs – ce qui compte dans l’étiquetage médiatique de la représentativité des intervenants.

En fait de représentation de cette sensibilité, comme d’expertise, le téléspectateur a eu droit à une version des faits qui nous donne à comprendre comment le grave problème qui nous préoccupe depuis 15 ans se retrouve désamorcé et annulé sur la scène publique et dans les sphères de la décision politique.

Verbatim

Pour souligner le caractère détonnant de l’argumentaire du sociologue, je reproduis ci-après une partie du dialogue que l’on peut toujours entendre sur le site de TV5 .

Le détail de l’argument mérite en effet d’être analysé car on le rencontre au sein des élites et à l’Université. Questionné par Yves Calvi sur le regret manifesté par Manuel Valls face à l’absence d’indignation après l’agression de Créteil, Michel Wieviorka fait une remarque préliminaire sur le fait qu’aujourd’hui “on utilise le mot de « Juif » sans arrêt.

Avant-guerre, quand on parlait des Juifs, il y avait un tout un autre vocabulaire. On ne dit plus [aujourd’hui] « israélite », [comme hier] pour se situer du côté des gens qui se trouvaient du bon côté »…

« Valls, c’est la République qui s’exprime, et je trouve que dans ce pays la République tient bon dans son discours face à l’antisémitisme mais que le modèle républicain, lui, il prend l’eau, c’est peut-être ce qui rend la situation si terrible.

Le modèle républicain au départ, consistait à dire: « vous pouvez être juif en privé, israélite, si vous voulez, c’est votre religion, mais dans la vie publique, vous êtes comme tout le monde ». Il y a une phrase très célèbre du Comte de Clermont Tonnerre qui dit « Tout pour les Juifs comme individus » [ dans l’espace public] « rien pour les juifs en tant que nation » [ou communauté] ».

Jusque dans les années 1960, ce modèle a bien marché et, pour diverses raisons sur lesquelles je ne peux m’étendre, les Juifs sont devenus visibles dans l’espace public. Ils ont cessé d’être conformes à ce modèle classique. Ils ont exprimé très nettement leur attachement à l’Etat d’Israël, ils se sont mobilisés comme tels, comme tels, contre l’antisémitisme.

Ils sont devenus très visibles et, à partir de là, le modèle républicain classique ne peut plus fonctionner parce qu’il n’est pas fait pour que les Juifs soient visibles comme communauté. » (Une opinion qui attire une réaction de Yves Calvi: « vous ne pouvez pas demander aux Juifs d’être transparents? ») « Je constate que la République, à elle seule, ne suffit plus face à une situation qui a beaucoup changé. Et s’il y a si peu d’indignation (parce qu’il y en a) c’est parce qu’on sent qu’il y a quelque chose dans le modèle général qui nous est proposé qui ne va pas ».

A une question sur la France, « premier pays d’émigration vers Israël », le sociologue récuse la possibilité de s’indigner (Hessel est cité!) en l’expliquant par la « banalisation » de la violence antisémite: « Le modèle français qui assurait la sécurité, entre autres choses, qui apportait des repères qui permettaient aux Juifs de se situer, ce modèle ne marche plus. Vous pouvez tenir le discours de l’ancien modèle, de la République d’avant les années 1960-1970, cela devient un peu incantatoire – les gens ne s’indignent pas, les gens ne viennent pas – ou, sinon, vous partez, vous sortez, parce que le modèle ne marche plus ».

Le communautarisme juif mais pas l’antisémitisme

Si une première remarque s’impose à la découverte de cette théorie, c’est que là où l’on attendait une analyse de la haine des Juifs nous avons une critique, voire une mise en accusation des Juifs, le tout, accompagné d’un silence total sur leurs agresseurs et le caractère de leur motivation, jamais évoqués et encore moins mis en cause. On en retire le sentiment que les victimes de 15 ans d’agressions sont responsables à la fois de l’indifférence de l’opinion publique à leur sort et des violences qu’elles subissent. Ce sont les Juifs qui sont coupables tout simplement parce que d' »Israélites » ils sont devenus des « Juifs », en enfreignant la norme de la République qui ne connaît pas de Juifs mais uniquement des « Israélites ».

Or, ce sont des « Juifs » qui sont victimes d’antisémitisme de sorte que la République ne peut les entendre ni s’indigner. Les « Juifs », elle ne les voit pas, elle ne les reconnait pas. Ceux qui sont sortis du modèle républicain, n’ont donc pas à se plaindre de la banalisation de la haine et de l’indifférence à leur égard. Il faudrait qu’ils redeviennent « Israélites » sans quoi ils n’ont plus qu’à « partir », « sortir » de ce pays. Dans la logique de cet argumentaire, on peut aussi comprendre que c’est parce qu’ils ont cessé d’être « Israélites » que les « Juifs » ont suscité la haine de leurs agresseurs dont on ne saura jamais rien de la réalité dans la France contemporaine et dont on sait pourtant par déduction qu’ils ne sont pas la République parce que, elle, « s’en sort bien » dans le rapport à l’antisémitisme.

En d’autres termes, ce qui est en jeu, tant dans l’antisémitisme que dans sa « banalisation », c’est le « communautarisme » juif. Il daterait des « années 1960 ». Que s’est-il donc passé ces années-là qui aurait changé le destin des « Israélites » sinon la venue des « Juifs » d’Afrique du Nord?

L’antisémitisme actuel serait donc la conséquence de leur communautarisme (d' »immigrés »?). Ici, les dits et les non-dits se recoupent qui permettent d’éclairer le pourquoi du silence sur le courant antisémite lui-même aujourd’hui, que tout met en rapport avec les courants qui agitent le monde musulman en proie à une « guerre de religion » contre les Juifs. Remarquons que, dans le débat de C dans l’air, seuls « nazisme » et « racisme » sont évoqués à propos des modalités de « l’antisémitisme »…

On retrouve, à ce propos la doxa des milieux médiatiques et politiques qui affirme qu’il n’y a pas d’antisémitisme mais des « tensions intercommunautaires », un « conflit importé », un affrontement entre « les deux communautés » (selon l’expression de Mitterrand), auxquels assiste une société française éberluée et impuissante.

Une telle définition implique que l’affirmation « juive » excite la vindicte arabo-musulmane (non nommée et donc innocentée et blanchie) qui serait en somme une réponse à l’agressivité « juive ». N’a t- on pas vu, dans un film sur le meurtre d’Ilan Halimi, (vendredi 24 octobre 2014) sur une chaîne nationale (FR3), Jean Pierre Mignard, avocat au barreau de Paris, spécialiste des questions de droit pénal des personnes et des litiges territoriaux devant à la Cour internationale de justice à La Haye, conclure l’émission en parlant des assassins du clan des Barbares:

« Ces coupables nous ne connaissons pas leur histoire, nous ne savons pas ce qui s’est passé dans leur histoire avec les Juifs dans leurs pays d’origine, nous ne savons pas quelles discriminations il y a eu à leur égard ! » Peut-être faut-il rappeler que « les Juifs » d’aujourd’hui n’ont jamais agressé qui que ce soit ni attaqué aucun lieu de culte musulman? On peut supposer que, même en tel cas, la doxa les accuserait de trop exister! Peut-on rappeler que les Juifs d’hier sous régime de l’islam ne furent pas des « indigènes » mais des parias de la société indigène, au sort peu enviable ?

Un tel jugement rappelle un fait historique antérieur: l’ostracisme manifesté par les « Israélites » envers les Juifs immigrés d’Europe de l’Est après la première guerre mondiale, accusés de provoquer l’antisémitisme pour être trop « voyants ». Retourné contre les Juifs d’Afrique du Nord, notamment d’Algérie, ce jugement tombe très mal car ils étaient devenus français quelques dizaines d’années seulement après les Juifs de métropole (après le Sanhédrin napoléonien de1807), au terme d’un processus commencé en 1830 avec la création du « Conseil de la nation hébraïque ».

Se rend-t-on compte que ce jugement équivaut à une dénationalisation symbolique de la partie la plus importante du judaïsme français? Dans le concret, elle eût lieu par deux fois, sous Vichy et après l’assassinat de Darlan, en décembre 1942, lorsque le général Giraud ne voulut pas réintégrer les Juifs dans la citoyenneté et abrogea le décret Crémieux « qui avait établi en 1870 une différence entre les indigènes musulmans et israélites », « dans la volonté d’éliminer toute discrimination raciale ».

Je remarque que cette idée a aujourd’hui cours dans plusieurs cercles universitaires « progressistes » qui, en « justiciers » du colonialisme français – qui a divisé les « indigènes » pour régner -, veulent rétrograder – ainsi pensent-ils – les Juifs d’Algérie (pourtant bien disparus comme tels) au rang de leurs frères « indigènes » pour rétablir l’égalité de ces derniers…

Or il se trouve que les deux populations se retrouvent en France et que l’hostilité vient de milieux musulmans. Le signe « Juifs d’Algérie » les aide ainsi à « gérer » la réécriture, conforme à l’idéologie « post-colonialiste », de l’histoire coloniale. Ainsi arrive-t-on à l’idée que la responsabilité dans les « tensions intercommunautaire » est partagée. Il n’y a donc pas d’antisémitisme.

République ?

Quant à l’argument « républicain » avancé, comment peut-on imaginer, tout d’abord, que les Juifs d’AFN ont introduit – à eux seuls!- dans ce pays un « communautarisme » qui aurait ébranlé la République?

Les Juifs comptent aujourd’hui environ 350 000 à 400 000 personnes, et sans doute de moins en moins. On évalue à environ 10 millions la population immigrée, et encore. Et dans quelle société vivent ceux qui tiennent une telle opinion? Pas plus tard que le 6 décembre 2014, le président de la République a déclaré au Musée de l’histoire de l’immigration: « Il faut que la société française puisse être représentée avec toutes les couleurs de la France ».

Pourquoi exiger des Juifs qu’ils soient les seuls à être « invisibles » alors que la France se veut officiellement « plurielle »? Citer le Comte Clermont Tonnerre explique le passé mais certes pas le présent de la République elle-même.

Et depuis Clermont Tonnerre beaucoup de choses se sont passées: si un jour les Israélites sont devenus des Juifs c’est parce qu’il y a eu un certain régime de collaboration, porté aux pleins pouvoirs démocratiquement par l’Assemblée nationale de la République, et qui a expulsé les Juifs de la nation: en masse, pas comme une « communauté » mais comme un « peuple étranger », selon le mot de Xavier Vallat, de sorte que les Juifs n’ont pu réintégrer avec dignité et sens la citoyenneté qu’en assumant dorénavant leur destin collectif.

L’identité communautaire critiquée est ainsi née dans ses fondements parmi les Israélites métropolitains au sortir de la guerre, bien avant les années 1960: CRIF, Fonds Social, centres communautaires datent de ces années-là …

Mais il n’y eût pas que cela, il n’y a pas que cela. La loi de la parité qui inscrit le sexe dans la citoyenneté, le « mariage pour tous » qui inscrit la préférence sexuelle dans la citoyenneté sont autant de défis frontaux au principe du Comte de Clermont Tonnerre.

Et qu’en est-il de l’intégration dans la République de plusieurs millions de musulmans, dont la religion n’a pas été réformée pour entrer dans la laïcité (comme ce fut le cas pour judaïsme et christianisme avec le moment napoléonien ), la plupart du temps double-nationaux, qui votent en masse sur le territoire français pour chaque scrutin des trois pays d’AFN? Se soucie-t-on de savoir, comme pour le distinguo concernant les Juifs, s’ils sont « mahométans » dans la cité ou « musulmans », Français en France ou d’abord Algériens?

Finalement cette émission qui devait traiter- en partie – d’antisémitisme n’a fait que mettre les Juifs sur la sellette. On aura appris que le communautarisme des Juifs est responsable de l’animosité qui les frappe. Ils n’ont plus qu’à partir pour que la République retrouve son calme…

Il n’y aura ainsi plus de « Juifs » mais restera-t-il des « Israélites » ?

Comment le savoir puisque, dans le viseur de la République, ceux-ci sont et doivent être invisibles!